Un dimanche pluvieux, genre colle-cafard... Je m'installe avec ce gros volume sur les genoux, et je relève la tête, étonnée qu'il fasse nuit... trois heures plus tard.
Cela avait l'air d'un livre de table basse, mais ce n'est assurément PAS un livre de table basse, c'est une mine, une somme, c'est passionnant.
Sous titre : Road trip.
Pauline Guéna, écrivain, et son compagnon Guillaume Binet, photographe, se sont lancés dans un voyage incroyable: leurs quatre jeunes enfants sous le bras, ils ont sillonné les Etats-Unis en camping-car à la rencontre de vingt-six écrivains américains majeurs.
Juin 2013/ Juin 2014. La carte, impressionnante :

"Parce qu'on aimait lire " (avant-propos)
"Et puis mon mari est photographe, on voulait faire un voyage ensemble, sortir nos enfants pour un moment de la routine, vivre des aventures. Et j'avais envie de savoir comment faisaient les autres écrivains. C'est un voyage de formation, pour moi, en quelque sorte." (en réponse à Thomas McGuane qui renverse les rôles dans son interview)
Les entretiens sont longs, fouillés, pertinents . Les photos renforcent ou aèrent le texte. C'est un régal. Extraits :
Laura Kasischke :
Voici comment se classent mes priorités : ma famille, mon travail, mes poules , et enfin l'écriture.
(et elle leur donne des oeufs pour l'omelette du soir !...)
Richard Ford :
Je ne suis pas un grand fan des cafés littéraires (en français). Ce n'est pas un phénomène culturel que j'apprécie. Les questions sont trop simplistes. Mais vous connaissez ça, les salons du livre à St Malo ou ailleurs. On est assis dans un couloir, puis on nous fait monter sur une estrade, un type qui a un micro vous présente, vous avez un micro aussi, on vous pose des questions pour le bénéfice des gens qui passent distraitement dans les allées, c'est ridicule.
Ecrire, c'est une chose que je fais solitairement pour les autres.
Ayant été dans une tonne d'hôtels et de motels dans ma vie, j'y ai vu beaucoup de choses. Ce qui m'intéresse, c'est ce que font les gens quand ils croient que personne ne les regarde.
J'ai travaillé avec une grande régularité sur "Canada" pendant deux ans. Puis presque un an pour le corriger. Et six mois pour l'éditer. Mais je prenais des notes sur la Saskatchewan depuis ma première visite. J'avais beaucoup de matériel accumulé dans mes carnets quand je m'y suis mis.
Russel Banks :
Pour moi écrire est un moyen de pénétrer un mystère auquel je n'aurais pas accès autrement. Quelque chose qui peut même paraître gênant, ou effrayant. Ecrire de la fiction me donne accès à une compréhension profonde de certaines questions. Je pense par exemple à 'Lointain souvenir de la peau"
Très bel entretien avec Dennis Lehane . Avec Jane Smiley également.
Dans celui avec T.C Boyle :
Question : quel est votre sentiment quand vous terminez un livre ?
T.C.B : Oh, c'est l'extase. Il n'y a rien de mieux. Il y a un essai sur mon site qui compare cela à un shoot d'héroïne.
- Vous avez pris de l'héroïne ?
T.C.B : Oui. Et tout de suite après, vous avez une déprime terrible et la seule façon de la soigner, c'est de recommencer. C'est un cycle. L'obsession de produire de l'art est une addiction. Je pense que c'est terrifiant pour un artiste de perdre sa capacité à produire. Il y a tant d'écrivains américains qui se sont suicidés à cause de ça.
Martin Winckler rencontré chez lui à Montréal :
La traduction c'est un apprentissage de l'écriture. On apprend à écrire dans sa langue. C'est un travail sur le texte d'arrivée, pas sur le texte de départ. Pour un écrivain, traduire c'est écrire.
David Vann , rencontré exceptionnellement à Londres entre deux voyages.
Car David Vann, exilé volontaire, habite désormais entre la Nouvelle Zélande, l'Europe et la Turquie. Il "balance" beaucoup sur les Etats-Unis :
Je pense que je n'y retournerai jamais pour y vivre ou y travailler à nouveau, de toute ma vie (...) Il y a tant de choses que je n'aime pas là-bas (...) Globalement c'est une nation de mensonges géants. Les Américains croient ces mensonges à propos d'eux-mêmes. Le plus gros de tous, c'est que l'armée américaine est bonne et que l'Amérique contribue à défendre le bien dans le monde. Je ne pense pas du tout que ce soit vrai (...) J'ai quand même envie d'ajouter que j'ai des amis et de la famille en Amérique, que je sais bien que la production culturelle est fantastique, il y a plein d'écrivains et de musiciens que j'adore. C'est une très grosse population. On ne peut évidemment pas généraliser comme je le fais (...) Il y a beaucoup de communautés que j'aime aux Etats-Unis, y compris celle de l'industrie du livre à New York. Mais on a quand même tendance à vouloir gober des tissus de conneries inimaginables. C'est la frustration qui me fait tenir un discours si extrême. Ils sont allés si loin qu'il ne reste que ça à la fin, la frustration.
Pas pour nous , indeed ;-)
MIOR.
Ce livre a reçu le prix ELLE 2015 dans la catégorie Documents
Robert Laffont, 350 pages format 22X27, 35 euros.
| Floride, février 2014 |