lundi 29 août 2016

" Un hiver à Paris " de Jean-Philippe Blondel


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La couverture me faisait de l'oeil, avec ce ciel d'un beau gris parisien, réchauffé par des façades aux fenêtres allumées et, si je ne me trompe, St Eustache dans le fond. 

L'action du bouquin se passe plutôt du côté de la gare St Lazare, dans une prépa littéraire (toujours) très réputée ;-)

 Le narrateur, jeune provincial débarqué dans cet enfer compétitif, y vit des heures pénibles, comme transparent aux yeux de ses condisciples bien plus "branchés" que lui. 

De Paris il ne voit rien , plongé qu'il est dans les bouquins et sa piaule si peu glamour de Nanterre ; il sent bien qu'il n'a pas les codes qui permettent de traverser ces années d'études aussi valorisées que difficiles avec un peu d'aisance. 

Victor réussit pourtant à rentrer en khâgne en septembre 1984 (tout rapprochement avec l'itinéraire de JPh. Blondel est fortuit mais inévitable) 

Un vilain matin, l'unique condisciple avec qui semblait s'ébaucher une amitié, Mathieu, claque violemment la porte de l'hypokhâgne de l'autre côté du couloir avec un seul juron, il y a ensuite un cri et un bruit mat et terrifiant compris par tous. 

On avait sauté .

Sidération des élèves, omerta du corps professoral, gêne du proviseur, arrivée sur les lieux du père de Mathieu qui cherche à comprendre...
Victor, sur une sorte de malentendu, se retrouve au centre de toutes les attentions et de tous les regards, "lui qui était son ami". 
Enfin populaire en somme. 

Si Jean-Philippe Blondel analyse avec beaucoup d'honnêteté les rapports un peu faussés qui vont se succéder en cascade dans les mois suivants pour son personnage, le récit ne décolle jamais vraiment malgré sa pertinence.
Beaucoup d'honnêteté, un peu trop de modestie ? Tel m'a semblé le personnage de Victor, un peu fade, et ne sonnant pas toujours juste : on sent qu'il est recomposé d'après souvenirs, trente ans après, plus que "retrouvé" par l'auteur. 
A l'instar de ce héros trop timide, la narration est pondérée voire plate par moments, certains dialogues un peu trop écrits... étonnamment rien du bouillonnement de la jeunesse dans ces pages ! 

Un récit qui m'a intéressée mais pas vraiment touchée, peut-être trop pudique pour moi ? ( première rencontre avec cet auteur généralement très apprécié dans la blogo. )

L'avis de Eva et Delphine-Olympe enthousiastes, ou de Mélo, plus réservée. 

Bon, eh bien maintenant, bonne rentrée, accrochez vous ! :-/

MIOR.

lundi 8 août 2016

" Les jours de mon abandon " d' Elena Ferrante

C'est Kirili qui m'avait  - à l'époque où elle tenait l'excellent et parcimonieux blog 
"Three books and a cup of tea"- fait dresser l'oreille et retenir ce nom , Elena Ferrante, 
bien avant qu'il n'enflamme toute la blogo. 

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Elle parlait (très bien) d'un livre un peu étrange, quelque peu difficile à trouver ...

Il est maintenant en poche,  j'ai littéralement sauté dessus lors d'un de mes derniers passages en librairie.

Et, s'il peut paraître loufoque au premier abord, je dois dire que le visuel de couv' est assez bien trouvé...

Ca commence comme ça : 

Un après-midi d'avril, aussitôt après le déjeuner, mon mari m'annonça qu'il voulait me quitter. Il me le dit tandis que nous débarrassions la table, que les enfants se chamaillaient comme à l'ordinaire dans une autre pièce, et que le chien rêvait en grognant devant le radiateur. Il m'affirma qu'il était confus, qu'il était en train de vivre de bien mauvais moments faits de fatigue, d'insatisfaction, de lâcheté peut-être. Il parla longuement de nos quinze années de mariage, de nos enfants, et il admit volontiers qu'il n'avait rien à nous reprocher ni à moi ni à eux, il garda comme toujours une attitude digne, excepté un geste excessif de la main droite lorsqu'il m'expliqua, avec une grimace enfantine, que des voix légères, une sorte de susurrement, étaient en train de le pousser ailleurs. Puis il se déclara coupable de tout ce qui arrivait et il referma prudemment la porte de l'appartement derrière lui, me laissant pétrifiée auprès de l'évier.

J'ai adoré ce ton, cette apparence de contrôle dans le cataclysme, ce sur-réalisme en quelque sorte.
 Il m'a immédiatement accroché , et Olga m'a plu. 
Cette belle Turinoise de trente-huit ans qui se retrouve frappée par la foudre va d'abord essayer de réfléchir posément, ne pas consentir à l'effondrement. 
Elle se rappelle comment elle avait pensé, encore lycéenne, à la lecture de "La femme brisée" de Simone de Beauvoir : 

Ces femmes sont stupides. Des femmes cultivées, appartenant à un milieu aisé, elles se brisaient comme des fanfreluches dans les mains d'hommes distraits.

(j'adore cet emploi de l'adjectif "distraits", ici. L'auteur va souvent procéder ainsi, avec le choix d'un vocabulaire précis mais souvent légèrement décalé, pas le mot qu'on aurait attendu. Cela donne un sel !)

Olga avait des velléités d'écrivain, au début de son mariage. Mais, insidieusement, elle s'est éloignée de l'écriture, il y avait deux enfants en bas âge, un mari qui gagne bien sa vie, une flemme aussi ... 
Elle s'est un peu laissée aller et l'abandon de Mario la réveille d'une claque brutale.

Mario, écrivais-je afin de me stimuler, n'a pas emporté le monde, il n'a emporté que lui-même. Et toi, tu n'es pas l'une de ces femmes d'il y a trente ans. Tu es une femme d'aujourd'hui, agrippe-toi à l'aujourd'hui, ne régresse pas, ne t'égare pas, tiens bon. Surtout ne t'abandonne pas à des monologues distraits, médisants ou rageurs. Efface les poins d'exclamation. Il est parti, toi, tu restes.Tu ne jouiras plus de l'éclair de ses yeux, de ses paroles, et quand bien même ? Organise tes défenses, préserve ton intégrité, ne te laisse pas rompre tel un bibelot, tu n'es pas une fanfreluche, aucune femme n'est une fanfreluche. La femme rompue, ah, rompue, rompue mes couilles.


Mais, quand bien même la lucidité et la pensée piquante d'Olga la tiennent debout, elle court comme un poulet sans tête... 
Et l'effondrement qui la menaçait finit bien par la rattraper, un maléfique samedi 4 août (tiens, comme par hasard...) où tout, je dis bien tout, semble se liguer contre elle et se détraquer jusqu'à l'emmener très loin. 

Dans la ville désertée et caniculaire, Olga va livrer bataille sur une drôle de ligne de crête, et ferrailler toute la journée, quoiqu'engluée dans une mélasse qui l'empêche d'agir de façon appropriée : le chien est malade et semble empoisonné, son fils a lui une bonne fièvre et de forts maux de tête , or Olga n'arrive plus à ouvrir la porte blindée qu'elle a fait installer récemment, son téléphone fixe ne marche plus, elle a brisé son portable un jour de colère, aucun voisin ne semble là, elle finit par avoir des hallucinations...

Elena Ferrante réussit à nous raconter, dans ces 90 pages centrales, ce dont plus tard l'héroïne pourrait dire " le jour où j'ai failli devenir folle"... 

Après cet acmé, la narration reprend un tour plus normal, la vie d'Olga aussi , la crise va se résoudre avec toutefois des épisodes cocasses, ou salaces. 
Jamais de pathos, mais une sacrée analyse...
Un beau personnage, et quelle plume !

MIOR.




vendredi 5 août 2016

" La vie matérielle " de Marguerite Duras




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Plaisir de vacances : de passage dans une maison du Quercy, j'ai trouvé une bibliothèque bien fournie qui s'est naturellement ajoutée au sac de livres trimballé depuis Paris, et l'a même supplanté. 

On s'assoie par terre, on feuillette, on s'amuse des goûts communs et on se retrouve en train de lire goulûment un livre sur place, comme un môme qui aurait déniché l'étagère des confitures...

J'ai ainsi lu (relu) ce titre de Duras, fait d'entretiens retravaillés, composé en 1987. J'ai eu un grand bonheur à retrouver cette voix, cette pensée tantôt lumineuse d'intelligence tantôt un peu foutraque, qui affirme, assène, explique. Elle parle des femmes et de leurs maisons, de l'alcool, des hommes, de la vie ...

Je me suis toujours retrouvée à la fin des étés comme une ahurie qui ne comprend ce qui s'est passé mais comprend que c'est trop tard pour le vivre (p.10)

On manque d'un dieu. Ce vide qu'on découvre un jour d'adolescence rien ne peut faire qu'il n'ait jamais eu lieu. L'alcool a été fait pour supporter le vide de l'univers, le balancement des planètes, leur rotation imperturbable dans l'espace, leur silencieuse indifférence à l'endroit de notre douleur (p.22)

Tous les hommes sont en puissance des homosexuels. Il ne leur manque que de le savoir, de rencontrer l'incident ou l'évidence qui le leur révélera (p.38, sic)

L'hétérosexualité est dangereuse, c'est là qu'on est tenté d'atteindre à la dualité parfaite du désir. Dans l'hétérosexualité il n'y a pas de solution. L'homme et la femme sont irréconciliables et c'est cette tentative impossible et à chaque amour renouvelée qui en fait la grandeur (p.40)

Il faut beaucoup aimer les hommes. Beaucoup, beaucoup. Beaucoup les aimer pour les aimer. Sans cela, ce n'est pas possible, on ne peut pas les supporter (p.47)

L'homme , il a cette tendance désastreuse de croire qu'il est un héros quand il achète les pommes de terre. Mais peu importe (p.62)

On ne sait pas quand les choses sont là dans la vie. Ca échappe. Vous me disiez l'autre jour que la vie apparaissait souvent comme doublée. C'est exactement ce que je ressens : ma vie est un film doublé, mal monté, mal interprété, mal ajusté, une erreur en somme (p.139)


Elle termine avec l'alcool. Des pages terribles. Les hallucinations. Sordide.
Des phrases pépites. Et de grosses conneries. Comme souvent chez Duras, très assertive dans sa vision du monde. En tout cas une lecture qui réveille, qui secoue. Merci Marguerite.

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MIOR.


mardi 12 juillet 2016

Un escargot en été

Bon , je ne me paye pas de mots, le SlowBlogging je l'ai dans la peau, un article par mois dernièrement, mon escargot est insolent ! 
A l'heure où beaucoup tirent la langue, ferment ou suspendent leur activité bloguesque, plus que jamais qui va piano va sano, me dis-je, mais je félicite aussi celles qui font leurs billets comme un pommier fait ses pommes, tranquillement et régulièrement. 
Il y en a quelques unes -et elles sont dans mon coeur- qui fêtent leurs dix ans ou quasi, et qui bloguent comme au premier jour ;-) 
Naturellement.


Pour ma part je me questionne sur ma façon de lire, dont je vois qu'elle évolue. J'ai lu comme une folle, plus jeune, les livres m'étaient un sorte de "monde-mode d'emploi" (hello Georges) j'apprenais ce que je ne pourrais pas forcément vivre, toutes les options étaient présentées, et, partant, tout était bon à prendre. Je lisais comme on bourre son sac pour partir en voyage. 
Il m'est même arrivé de "trop" lire , comme dit parfois ma soeur parlant d'elle-même (hello Claire) ; comme on boirait trop, un truc pas raisonnable et qui peut rendre malade. 
Non pas qu'à trop lire on risquerait de bovaryser plus que de raison. Quoique.
L'éternelle querelle de la Lecture opposée à la Vraie Vie, c'est con mais ça reste un sujet, non ? 
Je ne lis pas parce que j'ai le temps, je le prends. D'accord. Mais je lis moins. Je ne "dévore" plus, d'ailleurs c'est affolant comme concrètement je lis vraiment, mais vraiment plus lentement. 
Je dois en être rendue à du 50, 60 (pages) à l'heure, c'est vous dire ! 
Escargot, sort de ce corps !! 

Tout ce qui a rapport aux mots me passionne de plus en plus pourtant, et le partage de ces mots aussi...
Alors un petit billet ou deux tout bientôt c'est entendu ;-)

Et vous , comment lisez-vous ces derniers temps ?

MIOR.

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dimanche 12 juin 2016

" Anima " de Wajdi Mouawad

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Je ne m'en remets pas. 
Je suis entrée dans cette lecture à petits pas.
Je n'arrive plus à en sortir. 
Elle me hante.


La scène inaugurale affiche la couleur : un homme rentrant chez lui trouve sa femme enceinte sauvagement assassinée. Poignardée et profanée. C'est dégueu, "bestial" serait-on tentée de dire. 

Tiens, au fait, c'est le chat qui nous raconte l'affaire, car le bonhomme, lui, est tombé dans les pommes. Ce qui se conçoit aisément. Ce sont des moineaux qui nous racontent la suite de l'histoire, depuis la fenêtre de la chambre d'hosto où il a été emmené. Puis le poisson rouge du coroner chargé de l'enquête, lequel dit à l'homme "...on va s'épargner les photos. Il y a une limite au supportable".
Bien ; on est d'accord. 
On est à Montréal, Québec, il fait froid lors de l'enterrement de Léonie -raconté par les corbeaux. 

L'homme porte un étrange prénom, Wahhch. Il part sur les traces du principal suspect, un indien Mohawk. Très bien, une chasse à l'homme, se dit-on. Il va y avoir de grands espaces, de la tension , et une bonne vengeance bien comme il faut, il n'a plus rien à perdre ce gars-là. 
Le coup du récit par les animaux , on trouve ça malin, bien vu, mais bon, frappé au coin de l'anthropomorphisme, tout de même. Un certain rousseauisme pourrait même pointer le bout de son nez, et là on ricane un peu , on ne nous la fait pas, l'homme est un loup pour l'homme et toute cette sorte de choses... facile.
Très vite néanmoins on sent que l'homme a une connexion particulière avec les animaux, ou plutôt les animaux avec lui, c'est assez étrange, ils semblent tous le reconnaître comme l'un des leurs. 
Comme le chat extra qui philosophe p.194 "les humains sont sous le joug d'une malédiction qui les exile sans cesse de leur bonheur" dans un bouge où notre homme se trouve en train de boire pendant qu'une partie de bras de fer féminin voit s'affronter Genocida Linda et Melissa The Rock. Surréaliste.

Tout cela vire grabuge, depuis la réserve canadienne il faut rapidement exfiltrer Wahhch vers les US. D'autres que lui cherchent aussi Rooney, l'assassin de Léonie , qui est tout sauf un enfant de choeur. On s'en doutait un peu. Plusieurs meurtres aux modes opératoires barbares ponctuent son chemin comme des petits cailloux.
Wahhch trace la route , il téléphone souvent à son père , dont on comprend qu'il est une figure importante dans sa vie, un repère, un ancrage.

Partout les animaux le décryptent. 
Une chienne dit : "c'est moi la première qui ai senti sa présence. J'ai entendu le bruit de ses pas, deviné sa silhouette dans l'obscurité. J'ai aboyé. Il est entré en silence dans le halo du lampadaire, homme-oiseau, portant à hauteur de poitrine ses propres ailes brisées."
Un cheval commente : "il a écrit jusqu'à l'aube et s'est couché au matin. il a fermé les yeux sur lui-même, pour ainsi dire, mais quelque chose en lui, qui compte les heures et attend son tour, ne s'est pas endormi."
Les animaux forment le choeur antique de la tragédie, en somme.

Mais quand une femme parle à Wahhch, elle dit, elle : "je ne sais pas trop ce que tu cherches, je ne sais même pas si tu le sais toi-même, mais un conseil, qui n'est même pas un conseil, mais une conviction : il n'y a rien de plus grisant que de se sentir dangereux et puissant à la fois. Savoir que l'on peut tuer celui qui est en face de nous, savoir cela, savoir que ça ne dépend que de notre volonté si l'autre garde sa vie enfermée en lui ou non, ce savoir-là, cette conscience, c'est la plus puissante drogue que l'humanité ait jamais inventée. Oublie pas ça : Rooney aime faire peur. Il aime qu'on soit effrayé par lui. Il aime avoir le pouvoir sur la vie des gens qu'il rencontre. Ca, cet instinct-là, bien plus que le rire, c'est le propre de l'humain." 

On planque Wahhch dans une bétaillière avec des chevaux en route vers l'abattoir, pour lui faire passer la frontière. Une des scènes marquantes du livre, très cinématographique, que je me garderai bien de vous raconter. 

Et là : on est à mi-bouquin, je trouvais le récit brillant mais un peu froid, un peu gore aussi parfois (oh my god, si j'avais su) et tout d'un coup ça s'accélère, ça part en vrille et je suis littéralement happée. Plus de distance, plus de retenue, je comprends -comme lui- que Wahhch est sur la trace, terrible, de sa propre histoire, celle-ci infiniment dure, douloureuse, dramatique : Wahhch est arrivé il y a longtemps du Liban, sa famille a été massacrée à Chatila, et lui sauvé providentiellement, petit enfant de la fosse aux chevaux. 
Ce sont maintenant les noms de lieux (les villes américaines de Thèbes, Illinois; Carthage, Missouri; Eureka, Kansas; Ulysses, Kansas; Genesee,Colorado; Last Chance, Colorado ) qui seront les petits cailloux qui guideront Wahhch vers la découverte qui l'anéantira et le fera renaître paradoxalement.

Je ne corne plus aucune page, j'avance , je dévore ET POURTANT: le récit est de plus en plus dur, certaines pages sont insoutenables, lues en diagonale avec les cheveux dressés sur la tête et la nausée aux lèvres.
L'épilogue sera terriblement en adéquation avec toutes les symboliques du récit, et les animaux une fois de plus au rendez-vous. 
Tout prend sens, et le soupçon que j'avais d'une forme de complaisance s'efface, Wajdi Mouawad aura voulu au fond écrire son Histoire de la Violence, et la mauviette que je suis lui dit merci pour un roman profond et brutal au-delà du raisonnable. Insupportable et magistral.


Merci à l'amie libraire qui me l'a mis entre les mains.

  
Et maintenant n'allez pas dire que je ne vous avais pas prévenus.

MIOR.


Page d'accueil du site de Wajdi Mouawad :

 Le scarabée est un insecte qui se nourrit des excréments d’animaux autrement plus gros que lui. Les intestins de ces animaux ont cru tirer tout ce qu’il y avait à tirer de la nourriture ingurgitée par l’animal. Pourtant, le scarabée trouve, à l’intérieur de ce qui a été rejeté, la nourriture nécessaire à sa survie grâce à un système intestinal dont la précision, la finesse et une incroyable sensibilité surpassent celles de n’importe quel mammifère. De ces excréments dont il se nourrit, le scarabée tire la substance appropriée à la production de cette carapace si magnifique qu’on lui connaît et qui émeut notre regard : le vert jade du scarabée de Chine, le rouge pourpre du scarabée d’Afrique, le noir de jais du scarabée d’Europe et le trésor du scarabée d’or, mythique entre tous, introuvable, mystère des mystères. 
Un artiste est un scarabée qui trouve, dans les excréments mêmes de la société, les aliments nécessaires pour produire les œuvres qui fascinent et bouleversent ses semblables. L’artiste, tel un scarabée, se nourrit de la merde du monde pour lequel il œuvre, et de cette nourriture abjecte il parvient, parfois, à faire jaillir la beauté.
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jeudi 12 mai 2016

" Villa Amalia " de Pascal Quignard

Afficher l'image d'origine- Je n'ai jamais pu supporter les gens qui se prétendent heureux.
- Pourquoi ?
- Ils mentent. Cela me fait peur.




Ce billet ne va pas être facile à écrire...
J'ai eu avec ce livre des émotions fortes , et contrastées. 
Beaucoup de mal au début, tant tout me semblait "romanesque" dans l'univers que campe Pascal Quignard dans les premières pages :
dans les premiers jours de Janvier, une femme approchant la cinquantaine , musicienne, compositrice plus exactement, décide assez brutalement de quitter son compagnon, et tout ce qui faisait sa vie jusqu'à présent. Elle n'a pas d'enfants, est seule propriétaire de sa maison parisienne qu'elle décide de vendre sans même lui en faire part (légère impression d'irréalité). Elle va orchestrer son départ comme une fuite, une cavale, ayant soin d'effacer toute trace, et de se fondre littéralement dans le paysage.

C'était un caractère très étrange : extraordinairement passive. Presque contemplative. Mais cette apparence d'inertie contenait une activité propre. Elle était profondément calme, calme sans aucune sérénité, calme de façon inlassable, opiniâtre, à tout instant concentrée. Elle n'obéissait à personne mais commandait encore moins à qui que ce fût. (p.35)

Elle ne supportait plus la présence de Thomas. Odeurs, retours, attentions, présence mendiante, bruits, linge sale, coups de téléphone, tout l'offensait.(p.77)

Ce n'était pas seulement un homme qu'elle quittait mais sa passion. C'était une façon de vivre sa passion qu'elle quittait. (p.93)

Le 20 Janvier le compte à rebours commença à s'effilocher et à hésiter. A force de consacrer son temps à ces rangements furtifs, à force de jeter en cachette, à force de préméditer le vide, une vague de détresse la submergea de manière progressive. Il est difficile de se séparer de ce qu'on a aimé. Il est encore plus problématique de se séparer de soi ou de l'image de soi. (p.73)

Deuxième partie : après une errance de quelques semaines en Europe - sa façon de "quitter le monde" - elle arrive à Naples et plus précisément sur l'île d'Ischia. C'est un coup de foudre, une révélation , une communion de tous les instants avec les paysages, la nature , la mer...et une plongée dans la solitude voulue, aimée, réclamée par son corps et son esprit. 

- Je me sens parfois très seule et je commence à aimer énormément cela. (p.117)

Elle avait l'air magnifique d'une femme qui ne pense jamais à l'impression qu'elle peut produire.

Il y a un plaisir non pas d'être seule mais d'être capable de l'être (p.295)

Tout ce bonheur culmine dans la découverte d'une maison, petite , simple, abandonnée, avec une terrasse à la vue inouïe, qu'elle investit totalement. La communion avec le site est totale.

Quelque chose, aussi intense qu'immédiat, l'accueillait à chaque fois qu'elle arrivait sur le surplomb de lave . C'était comme un être indéfinissable, euphorisant, dont on ne sait par quel biais on se voit reconnue par lui, rassurée, comprise, entendue, appréciée, soutenue, aimée . (p.136)

3ième partie : Ann redécouvre de l'amour auprès d'un homme, Leonhardt , de son enfant -Léna, une petite fille de deux ans-, puis d'une jeune femme, Giulia. 
Je ne divulgâcherai aucunement ce passage riche en péripéties et en drames...

4ième partie : ce sont les Adieux , en quelque sorte, la finitude de toute chose par la séparation ou par la mort...et une forme de sérénité au bout du chemin, vingt ans plus tard...

J'ai beaucoup cité l'auteur dont la langue est extraordinairement remarquable, bien sûr.  
On tombe à chaque instant sur des pépites, des phrases que l'on a envie de dire à haute voix puis de noter précieusement. 

Le livre est riche de bien des paradoxes : 
c'est un roman romanesque, quoique tout soit plausible ; il est juste un peu "plus" que la vie, pourrait-on dire...
c'est une sorte de mélo froid et bouleversant (Ann n'est pas à proprement parler "sympathique", sa quête d'absolu l'aiguisant comme une lame ; c'est une héroïne qui souffle le froid et le chaud, en somme, ce qui peut tenir à distance )
c'est très intello mais aussi ancré dans la chair ( pas mal de scènes de resto ...à chaque fois on a le menu, et on salive : pigeon aux fèves, lotte à la crème de laitue, bar aux trompettes de la mort , langoustes et étrilles...)
c'est plein de silence , mais également de musique (que Quignard connait bien, et dont il parle bien)
c'est une littérature très raffinée voire précieuse mais avec beaucoup de dialogues dans une langue simple (ce n'est pas un livre difficile d'accès)
c'est empreint d'une grande mélancolie, mais plein de force également.

Afficher l'image d'origineC'est un livre que je viens de lire deux fois de suite. 
Et que je pense que je relirai encore. 
C'est un livre qui opère un charme, assurément...

Je le vois peu dans la blogo. Je m'étonne.

MIOR.

mardi 26 avril 2016

" Le Grand Marin " de Catherine Poulain

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Alors voilà c'est balot j'avoue, je partais pour une semaine en Bretagne, et je me suis dit qu'emmener un Grand Marin ne pouvait pas nuire. 
La quatrième de couv' promettait du poisscaille et de la romance. 
Il s'avéra que du poisson j'en ai vu passer au point d'envisager de devenir végétarienne. Pour la romance, bon...

C'est un premier roman. C'est un témoignage. C'est toute une vie de baroudeuse qui est évoquée entre les lignes. J'aurais bien tort de me moquer. Même si on peut vite penser qu'il y a dans cette fuite en Alaska autant de renoncement que de courage. 
En plus ça commence bien :

- Mais à quoi exactement je dois faire attention ?
- A tout. Aux lignes qui s'en vont dans l'eau avec une force qui t'emporterait si tu te prends le pied, le bras dedans, à celles qu'on ramène qui, si elles se brisent, peuvent te tuer, te défigurer... Aux hameçons qui se coincent dans le vireur et sont projetés n'importe où, au gros temps, au récif que l'on n'a pas calculé, à celui qui s'endort pendant son quart, à la chute à la mer, la vague qui t'embarque et le froid qui te tue... (p.37)

Si le grand gars maigre le veut bien, cela va durer toujours ainsi, avancer sur l'océan noir, la mer de Béring. Que je donne mes forces jusqu'à mourir à la vie d'avant, ou à mourir tout court, que l'usure et l'exténuement me polissent jusqu'au cristal, ne laissant que la mer en moi, sous moi, autour de moi, et l'homme-lion de chair et de sang qui tient tête à la vague, planté sur le pont, sa crinière que le vent secoue en même temps qu'il fait claquer les haubans, la plainte folle des mouettes qui tournoient, vrillent et plongent, tourment rauque que le vent enfle puis étouffe. (p.123)

La petite Frenchie qu'a voulu aller pêcher en Alaska se fait bizuter. On ne lui fait pas de cadeaux, elle dort par terre dans le carré parce que dernière arrivée, endure le froid, le manque de sommeil, les paquets de mer en travers de la gueule, le travail très -parfois trop- physique. Elle se blesse, gravement. 
Elle vit tout cela dans une sorte d'extase mystique, que l'on peut adorer ou trouver chelou... 

La serveuse nous a amené deux bières. Rick se tait.
- Je veux me battre, je continue dans un souffle, j'veux aller voir la mort en face. Et revenir peut-être. Si je suis capable. (p.332) 

- Il faudrait trouver un équilibre, je dis, entre la sécurité, l'ennui mortel, et la vie trop violente.
- Il n'y en a pas, il répond. C'est toujours tout ou rien. (p.333)

...une fois de plus j'ai senti l'humiliation d'être femme parmi eux... (p.327)

- On a eu les pionniers , puis des hors-la-loi qui cherchaient à se faire oublier. Aujourd'hui on a de tout : ceux qui fuient un drame  ou une saloperie qu'ils ont faite. Pour finir, on se coltine tous les révoltés, tous les tordus de la planète qui veulent recommencer une nouvelle vie. Et les rêveurs aussi, comme toi. (p.306).

- On ne veut pas de gens comme toi ici. On est bien entre nous. On ne veut pas de touristes qui viennent faire une expérience, se taper des mecs et raconter après qu'elles ont connu l'extrême.
Je me suis levée. Mon tabouret s'est renversé. J'étais toute rouge, la lèvre tremblante. J'ai marché d'un pas hésitant vers la sortie. On aurait cru que j'étais saoule. (p.309)

Entre temps, de l'alcool il y en aura eu, des tonneaux de bière, des litres de vodka... L'alcool ou le crack sont là pour passer le temps à terre, quand on erre totalement désoeuvré entre deux saisons de pêche, et que les angoisses existentielles vous re-sautent à la gueule , peut-être pires que la prise de risque réelle à bord. Quand les taiseux essayent maladroitement de se donner du bon temps et de partager quelque chose de plus que des beuveries et des cigarettes.

A bord, dans les pages 200 en particulier, il y a tout de même de grands creux. Rien n'est plus monotone que cette vie de pêcheur, sur la Boring Sea comme ils la surnomment. C'est dur, froid, mouillé, et comme un jour sans fin. C'est violent aussi, façon vieil homme et la mer : 

J'empoigne un flétan. Je serre les dents, cheveux dégoulinants de mer et de pluie. Je l'ai saisi à bras le corps et je tente de le soulever jusqu'à la table de découpe, une planche clouée en travers de la lisse et du rebords de cale. Il est bien trop grand, il glisse entre mes bras, la houle me fait perdre l'équilibre et la masse mouvante des corps qui couvrent le pont, sur lesquels je bute, nous tombons ensemble, je ne l'ai pas lâché. C'est une embrassade étrange dans le vent et les paquets d'eau qui nous frappent en rafale (...) Un instant je pense que nous avons assez pêché, que la mer se fâche et qu'il faudrait s'arrêter. Ne pas tuer davantage. (p.344)

Je l'ai lu vite, sans reprendre mon souffle. Je n'ai pas tout aimé, les paumés me font peur. Mais c'est une expérience, ce récit. Après des centaines de "Thalassa" avachie sur mon canapé j'avais bien compris que sur toutes les mers du monde les pêcheurs sont des gueux et des rois, des maudits et des exaltés. Catherine Poulain vous le racontera. Accrochez vous, ça va secouer.

MIOR.




samedi 16 avril 2016

" Le Palais de glace " de Tarjei Vesaas

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Editions Cambourakis

Ce bouquin, je l'avais acheté au Salon du Livre (oui, vous savez, cette grande foire aux jambons dont s'enorgueillit la capitale) et je le gardais pour la bonne bouche. Je le laissais vieillir sur mes étagères comme un bon vin depuis deux ans je crois bien... enfin arriva le temps de déboucher la dive bouteille; las, le nectar n'était pas madérisé ou bouchonné, mais le charme n'opéra pas...
Très passionnée du monde scandinave, je partais pourtant du bon pied. Mais j'ai vite senti que j'allais rester à la porte de ce fameux Palais de Glace... Je suis allée au bout, mais rien n'y a fait, quelque chose m'a été refusé sur ce texte, je n'ai pas trouvé l'entrée.
Dans une Norvège rurale d'il y a une soixantaine d'années, Siss et Unn, deux jeunes filles de onze ans vivent une rencontre capitale, un grand coup de foudre d'amitié. 
Siss est vive , populaire, décidée, Unn plus mystérieuse et discrète, mais elle aussi très "intense". 
Elle vient d'arriver il y a peu dans ce village et cette école : elle vient résider chez une tante suite à la mort de sa mère. 
En une après-midi, une seule, des liens indéfectibles sont tissés entre les deux gaminettes (dans une scène où le non-dit et le bizarre se mêlent)
Le lendemain, Unn décide de ne pas se rendre à l'école mais de se livrer, seule, à l'exploration du Palais de Glace, une cascade gelée en perpétuelle évolution vers laquelle est prévue une sortie de toute la classe prochainement. 
Elle disparaît, on la cherche (très belle scène de battue nocturne par les hommes du village) , commence une période aride et éperdue pour Siss...

Ce qui a gêné ma lecture : beaucoup de fausses pistes habilement semées par l'auteur au fil des pages... qui mettent en appétit mais qui ne trouveront jamais de réponse ; une prose poétique, certes, mais très inégalement inspirée selon les pages; et une langue étrange, certainement extrêmement délicate à restituer via la traduction. On peut d'ailleurs constater d'importantes différences entre cette nouvelle traduction de Jean-Baptiste Coursaud et la précédente. Je ne rentrerai pas dans les détails mais c'est certainement une gageure que de restituer l'univers des mots de Tarjei Vesaas ...

SURTOUT ne partez pas d'ici sans aller lire le splendide billet qu' Attila a consacré à ce livre qu'elle adore et dont elle parle magnifiquement. 
Vous y trouverez également des extraits qui vous permettront de juger si ce livre est pour vous ...ou pas 

Afficher l'image d'origineL'opus vient de ressortir chez Babel , après avoir été longtemps indisponible en poche, sous ce visuel :
MIOR.

lundi 4 avril 2016

" D'après une histoire vraie " de Delphine de Vigan

Je me pose souvent la question de la réception d'un livre selon ce qu'on vous en a dit auparavant... 

Afficher l'image d'origineSI j'avais fait partie des blogueurs ayant lu ce bouquin juste à sa sortie (ou même avant, lol) en penserais-je la même chose qu'avec cette lecture tardive, après un très grand succès public et quantité de billets et d'articles ? 

Comme le dit très bien Cuné dans ce beau billet, elle qui a beaucoup aimé, quand vous vous dites qu'un bouquin a vraiment l'air pour vous, n'attendez pas, courez l'acheter et enfermez-vous pour le lire tranquille ; n'écoutez personne, ne lisez pas les critiques ni les autres blogueurs, la rencontre avec un livre est fragile.

Je m'amuse de voir ici et là des libraires vendre des livres "à l'aveugle", un peu de papier kraft, juste deux ou trois mots pour situer la sphère où vous serez emmenés, et roule ma poule, ça c'est de la rencontre, du blind-date pour filer la métaphore ;-) 
C'est peut-être comme ça qu'il faudrait toujours lire, me dis-je... 
Avec de la fraîcheur, et un sens critique aïgu mais PAS réactionnel (songeuse...)

" Et cette fille tient un blog ? Mdr !" 
Sachez que je ne suis pas à un paradoxe près, tout d'abord :-)) et que pour ma part je cherche surtout à aller partager post-lecture avec d'autres ; je n'écume pas les blogs pour chercher QUOi lire, en général, mais pour savoir, en en lisant d'autres, pourquoi cela m'a tant plu - ou pas ;-) -  

Au fait, au fait ! 
Eh bien, comment vous dire... six mois après, il y a un petit côté "tout ça pour ça ?"
C'est un peu triste d'ailleurs, puisque la sévérité de cette opinion découle justement du fait qu'on nous ait saoûlé avec ce bouquin pendant un bon trimestre, qu'il ait fait partie des incontournables (sic) de la rentrée, qu'on n'ait pas pu ignorer que Delphine de Vigan allait nous mener en bateau, ah ah, et d'une force ! 

Je ne vous ferai pas l'offense de vous rappeler le pitch autrement que dans les (très) grandes lignes : un écrivain, nommé Delphine, après le grand succès d'un livre remuant de douloureux souvenirs de famille, se retrouve en panne sèche ; "que peut-on écrire après ça ?" lui demande-t-on partout. 
Lors d'une soirée elle rencontre une femme belle et mystérieuse avec qui elle va se retrouver du meilleur bien très rapidement. 
L. , car c'est bien d'L. qu'il s'agit, va la soutenir, l'envahir, la fasciner, la phagocyter, la vampiriser, lui faire peur puis...

Delphine de Vigan multiplie les effets de réel, pour nous emmener dans ce récit aux limites du fantastique en nous roulant dans la farine. Dans les premières pages j'ai même croisé quelqu'un que je connais IRL! Olivier et sa fille Rose pour ne pas les citer ;-) c'était très marrant , j'avoue. 

On comprend vite -car le trait est parfois forcé pour le personnage de L.- que ce ne sont que fausses pistes et billevesées. Le soupçon paranoïaque s'installe, le malaise croit, tout cela est-il bien réel ou l'effet de l'imagination malade de Delphine ? Ambiance "un ami qui vous veut du bien" (le film) . 

J'ai goûté cette partie médiane du récit -même si elle clairement longounette et parfois redondante, puis, sans bouder mon plaisir toutefois, j'ai commencé à me demander comment De Vigan (non, pas Delphine) allait s'en sortir, et j'ai serré les fesses. Attention à l'atterrissage...bon, ça va...mais c'est (forcément) un peu décevant tout de même... 

Oui, parce que la réflexion sur la fiction et/ou le réel, pour le coup, ça ne va pas très loin ici... Balader le lecteur, franchement, oui, ça marche, mais c'est un peu tout. Pour le fond, ça donne des choses comme ça : 

Le lecteur était toujours partant  pour céder à l'illusion et tenir la fiction pour de la réalité. Le lecteur était capable de ça : y croire tout en sachant que ça n'existait pas. Y croire comme si c'était vrai, tout en étant conscient que c'était fabriqué. Le lecteur était capable de pleurer la mort ou la chute d'un personnage qui n'existait pas. Et c'était le contraire de l'imposture. 
Chaque lecteur pouvait en témoigner. (p.139)


Donc , un bon gros thriller à trimbaler partout pendant deux-trois jours, ou à garder sous le coude pour une insomnie particulièrement féroce. 

Vous me trouvez sévère ? Lisez seulement Papillon ;-)

MIOR.







lundi 28 mars 2016

TAG !

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photo Falgeras/Voller Ernst



Delphine-Olympe -que j'ai eu le grand plaisir de croiser en chair et en os- me tague ; je crois bien que je vais me laisser faire ;-)

1/ Adepte des adaptations au cinéma ?

Certaines sont vraiment géniales, quand elles chopent l'esprit du bouquin et créent un univers qui peut même être décalé , je pense à Stephen Frears qui est très fort pour ça! (Les Liaisons Dangeureuses !! ou Tamara Drewe) ; 
le "De beaux lendemains" d'Atom Egoyan est aussi fort que le bouquin de Russel Banks, dans mon souvenir ; 
le "Maurice" d'Ivory presque meilleur que le livre ... certaines adaptations peuvent être assez habiles grâce à des castings d'enfer (Out of Africa, what else... mais aussi Le monde selon Garp, moins évident). 
Je me souviens avoir été transportée par un "Jane Eyre" à dix ans...bref...mais beaucoup de daubes aussi !! 
J'y regarde à deux fois et botte en touche assez souvent (je n'ai pas voulu voir le récent "Loin de la foule déchaînée" par exemple, qui me semblait trop léché)

2/ Marque pages ?

Bien sûr. Mais rarement là au bon moment. Ce sont souvent des cartes postales, comme celle que j'ai mise en exergue, envoyée par ma soeur :-))

3/  LE Coup de coeur 2015 ?

Certainement Confiteor, lu alors que le blog était en pause (j'ai d'ailleurs renoncé à le chroniquer) dont la construction virtuose m'a éblouie.

Je n'avais pas fait de billet-bilan 2014 , voici mes autres très beaux moments :
- littérature anglaise avec Virginia Woolf,  mais aussi Vita Sackville-West 
- théâtre : scotchée par "la réunification des deux Corées" de Joël Pommerat 
- le premier tome de "Vernon Subutex", sans réserve
- la découverte de Rosa Montero, quel peps !
- un texte inconnu et formidable de la vénitienne Amelia Rosselli
- le slovène Drago Jancar et son héroïne mystérieuse
- l'hilarante Bd de Catherine Meurisse "Moderne Olympia"

4/ Comment classer ses livres ?

Ah ah ! J'en ai fait un billet ;-) 
Par couleurs ! Par éditeurs, par format aussi. Jamais alphabétiquement.

5/ Blogs préférés ?

Ouh là. Oui j'ai un Top 10 personnel, mais je suis beaucoup de monde ! Et je pars encore souvent en maraude. 
Dans mon agrégateur, je garde aussi les endormis que j'aimais, car les blogs c'est comme les volcans, ça peut se réveiller à tout moment :-)

6/ Pendant habitudes inavouables pendant la lecture ?

Si elles étaient inavouables je ne vous le dirais pas , mais un truc très bête, je me bouffe les doigts, c'est balot...

7/ Un auteur contemporain que tu aimerais rencontrer, et pourquoi ?

J'aimerais être petite souris chez Echenoz ou Jaume Cabré , mais leur parler...
De toute façon pour moi un auteur reste quelqu'un qui a choisi de s'exprimer à l'écrit en priorité, et c'est ainsi qu'il faut savoir le savourer. 
Je goûte peu les opérations marketing auxquels les écrivains doivent se soumettre, à l'heure actuelle, qu'ils en aient envie...ou pas. Je ne fréquente pas les signatures par exemple. Mais j'aime quand c'est pertinent, comme au Festival America : tables rondes , interviews croisées. On sent le bonheur des auteurs à se rencontrer entre eux ! 
Je suis ravie qu'une Elena Ferrante choisisse de rester un visage inconnu de ses lecteurs, comme l'avait fait Salinger en son temps ... 

8/ Où achètes tu tes livres, neufs et occasion ?

Dans des librairies, dame ! A Paris nous n'avons que l'embarras du choix...
c'est une gourmandise formidable que de traîner une heure dans une librairie , et de ressortir avec une grosse pile, un tout petit poche ...ou rien ;-)
Toujours neuf, donc ; ou alors c'est la bibli.


9/ Papier ou numérique ?

Papier seulement ! Tellement jouissif ...

10/ Genre de littérature préféré...en ce moment ?

Je ne lis guère de poésie , et pratiquement jamais de polars, je suis (presque) toujours déçue. Je lis essentiellement de la littérature contemporaine française et étrangère, quelques classiques (comme une piqûre de rappel...) et aussi de la non-fiction , bien volontiers. J'essaye de rester éclectique, à mes yeux c'est une valeur. 

11/ Un livre à la fois ou plusieurs ?

Je renonce de plus en plus à faire deux choses en même temps, en lecture aussi :-))

12/ Lecture en cours ?

Je commence "Le Palais de Glace" du norvégien Vesaas.

13/ Site communautaire ?

onlalu, un peu . Pas Babelio. Mais pour moi, le site communautaire c'est la blogo elle-même ! Ben oui ;-)

14/ Endroit préféré pour lire ?

Un bon fauteuil, avec des coussins au bon endroit. 
Mais il y a des temps préférés surtout : j'adore, en vacances, lire sitôt le petit déjeuner pris ; le retour au lit s'impose alors !!

15/ Passe à ton voisin ;-)

Je ne taggue personne en particulier, car tout ce qui ressemble aux chaînes de notre adolescence m'indispose ; qui s'y colle ? 

MIOR.




dimanche 20 mars 2016

" Rien où poser sa tête " de Françoise Frenkel

publié chez L'Arbalète Gallimard. 258 pages




Après le billet de Galéa je savais deux choses : je voulais lire ce livre, et il serait difficile de faire un billet plus tentateur que le sien ;-)

L'histoire de ce bouquin est follement romanesque, jugez en plutôt :
une libraire de cinquante ans , juive polonaise, d'éducation universitaire française,  ayant créé et dirigé pendant près de vingt ans la première librairie française de Berlin, se voit en 1939 contrainte à la fuite et à l'errance dans la France de l'Occupation. Elle tient certainement un journal, ou prend des notes, qui lui permettront de publier dès 1945 son témoignage depuis la Suisse où elle a fini par trouver refuge. 
Comme elle n'a pas d'enfants, ni d'ayant-droit apparemment, ce livre qui a dû être accueilli par un silence assourdissant à sa parution sombre totalement dans l'oubli -ce qui est une métaphore des plus cruelles- jusqu'à ce qu'il réapparaisse dans un vide-grenier à Nice, ville qui abrita en grande partie sa cavale et où elle revint vivre après la guerre...
La boucle est bouclée et il y a quelque chose de fascinant dans tout cet enchaînement. 

Françoise Frenkel a eu une fulgurance : intituler son livre de cette façon un peu bancale, grammaticalement tirée par les cheveux, et merveilleusement poétique. C'est certainement ce titre qui a intrigué celui qui a ramassé le volume et en a commencé la lecture, ne sachant pas encore qu'il venait de trouver un fil d'Ariane qu'il n'aurait de cesse de rembobiner.
On peut remercier les éditions Gallimard d'avoir réédité ce témoignage, offrant ainsi à Françoise Frenkel une forme de seconde vie ; et Patrick Modiano -qui d'autre...- d'avoir écrit une jolie préface.

Le texte, s'il est rédigé dans une langue impeccable, ne se veut pas littéraire. 
La pudeur et la tenue étaient certainement profondément inscrites dans la personnalité de Françoise Frenkel, qui jamais ne se plaint, mais résiste de toutes ses forces à la volonté d'extermination nazie qui pèse sur sa tête, terrifiante épée de Damoclès dont elle semble ne rien ignorer. 
On la voit lutter, se débattre dans des difficultés inouïes, on mesure au jour le jour ce qu'est cette triste existence de fugitive, jamais longtemps en sécurité quelque part, toujours tributaire de bons français qui l'aideront magnifiquement ou de salopards ordinaires qui rajoutent à la peine du monde. 
Mention spéciale aux Marius, l'incroyable couple de coiffeurs niçois, dans la première catégorie...
Est ce par un souci d'équanimité, ou les choses se sont-elles déroulées ainsi "comme par hasard", mais on a l'impression que les bonnes actions compensent toujours les mauvaises et que les choses s'équilibrent mystérieusement. Ce qui explique sa survie.

C'est une des grâces du récit, qui par ailleurs peut parfois sembler un peu sec. En ce sens il m'a beaucoup fait penser au témoignage de Monique LéviStrauss, qui par une pudeur extrême créait une sorte de mise à distance de son expérience pour le lecteur avec "une enfance dans la gueule du loup" . 
L'autre livre auquel on pense tout le temps est la "Suite française" d' Irène Némirowsky, c'est l'autre pôle en quelque sorte, le livre d'un écrivain contrainte à cette même vie de criminel, totalement bouleversant par sa puissance littéraire. 

Entre ces deux extrêmes se situe ce récit, que la postface en forme de dossier éclaire avec beaucoup de force. On y apprend que Françoise Frenkel était mariée pendant toutes ses années berlinoises avec Simon Raichenstein, un juif russe qui préféra s'exiler en France dès 1933. On pourrait penser qu'il fit alors preuve de lucidité. Françoise Frenkel n'évoque jamais cet époux , les circonstances de leur séparation, a fortiori leur vie commune "d'avant" à gérer leur librairie berlinoise. J'en ai eu un regret intense , j'aurais tellement aimé en savoir plus. Pour moi cet homme était là "en creux" tout le temps de ma lecture et je me suis sentie bouleversée par une concordance presque absolue de dates : au moment où Françoise Frenkel passe extrêmement prêt de la rafle le 26 Août 1942 à Nice, Simon Raichenstein vient de mourir à Auschwitz sept jours plus tôt le 19 Août.

Dans l'avant-propos de la main de Françoise Frenkel : "...afin que ne soient pas oubliés ni méconnus les obscurs dévouements ". 
Respect.

MIOR.

Les billets du Réseau Modiano , de Petite Balabolka, de L'Epervier Incassable et de L'Ivre de Lire 

lundi 14 mars 2016

"L'amie prodigieuse " d'Elena Ferrante

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Dans l'avion qui me ramenait de Naples, ma voisine et moi ouvrîmes en même temps le même livre, elle en italien et moi dans la traduction française. De plus nous en étions pratiquement au même chapitre, et vers la fin. 
Exclamations, amusement, discussion. "Vous aimez ? C'est une Naples ancienne, tout de même, vous savez... Ici en Italie on soupçonne qu'Elena Ferrante pourrait être un homme, en fait, qui se cacherait sous ce pseudo. C'est bien traduit ?" 

Ma foi je n'en sais rien. Tout ce que je sais c'est que je serais sûrement passée à côté de ce livre si je ne l'avais pas lu après avoir passé quelques jours à Naples... Il est tellement âpre, si peu aimable parfois... 
Je n'ai pas un grand goût pour les souvenirs d'enfance, en général, et suis toujours incrédule -et légèrement envieuse- quand d'aucuns savent retracer dans le détail le tissu dont furent fait leurs premières années. Souvenirs "racontés" et intégrés au point de ne plus même le savoir, ou vraies sensations imprimées au fer rouge dans la mémoire ? ... Ici en tout cas, un travail minutieux et surprenant pour ressusciter la mémoire collective d'un quartier, ce quartier qui protège et qui enferme terriblement , et ces deux gamines, la douce et l'effrontée, l'aimable et l'enragée, la modeste et la fascinante. 

Je me consacrai à l'école et à un tas d'autres choses difficiles qui m'étaient étrangères seulement pour rester à la hauteur de cette gamine terrible et fulgurante.
 
C'est surtout pour le récit de cette amitié ambigüe et dévorante narrée par Elena la gentille que vaut le livre ; telle une entomologiste, elle dissèque le lien indéfectible et parfois haineux qui relie "à la vie à la mort" les deux enfants, puis les deux adolescentes, à une époque où envoyer des filles à l'école, dans les milieux populaires, représentait un effort financier important et semblait encore une perte de temps, disons le tout net.
Ce n'est pas typiquement italien, quoique dans les années cinquante le problème était en voie de disparaître en France, je crois, alors que l'Italie pauvre tirait la patte. 

En la regardant je compris définitivement que, dans peu de temps, elle aurait tout perdu de son air de petite fille-petite vieille, comme on perd un motif musical très connu quand il est adapté avec trop d'inventivité. Elle était devenue sinueuse. Son front haut, ses grands yeux qui se plissaient brusquement, son petit nez, ses pommettes, ses lèvres et ses oreilles cherchaient une nouvelle orchestration, et ils semblaient sur le point de la trouver.

Le cadre de Naples est important bien sûr ; cette ville où on pouvait passer toute une enfance sans jamais voir la mer, alors que la baie est là, à quelques encablures. Cette ville où votre adresse vous classe -ou vous déclasse- immédiatement ; où la famille pesait de tout son poids sur les choix des jeunes, tyranniquement, égoïstement, banalement. Les camoristes qui tiennent le quartier, les communistes qui essayent de réveiller les conciences, les petites gens qui sont dans la survie, n'ayant pas la curiosité, même le Dimanche, d'aller plus loin que le bout de leur rue... 

Il y avait  une part d'insoutenable dans les choses, les gens, les immeubles et les rues : il fallait tout réinventer comme dans un jeu pour que ça devienne supportable. L'essentiel, toutefois, c'était de savoir jouer, et elle et moi -personne d'autre- nous savions le faire.
 
Si j'ai trouvé quelques longueurs, surtout dans la partie centrale, et me suis parfois perdue entre tous ces personnages dignes d'un roman russe, j'ai été emballée par la longue scène de mariage qui clôt ce premier volume (quatre prévus je crois ?)  de façon cruelle et brillante...

Toute la blogo s'est enflammée pour cet ouvrage et a certainement concouru au joli succès de librairie via le bouche à oreille qui fut le sien -la blogo servirait-elle à quelque chose parfois ;-) - 
Beaucoup l'ont promu au rang de coup de coeur absolu.
Je n'irai pas jusque là, mais je lirai le deuxième volume, c'est certain :-)



MIOR.