mardi 6 décembre 2016

" Désorientale " de Négar Djavadi


Afficher l'image d'origine

Comme le faisait fort justement remarquer Sandrine de "Tête de lecture" il y a quelques jours, il n'est pas toujours si facile de ne pas lire "main stream". Même dans la famille des blogueurs (et sans rentrer une énième fois dans la fatigante querelle autour de l'influence réelle ou supposée des SP) on se trouve capté, rapté, par le marketing, qu'il soit purement commercial ou d'influence, qui poursuit également les libraires, même bons, dans la confection de leurs tables , appétissantes, certes, mais souvent assez similaires au fond... 

Comme disait Marielle avec son timbre savoureux, il en est des auteurs comme des acteurs et gens de théâtre, il y a ceux "qui ont la carte". 
Et les autres, cqfd.

Il en est même ainsi maintenant, me semble t-il, avec les auteurs de premier roman.
Il y a les effets "traînée de poudre", typiquement ici Gaël Faye, un prix qui tombe un peu dans le désert et puis un embrasement, un bouche à oreille extra-ordinaire de lecteurs qui pousse le bouquin très en avant (au point que ceux qui le découvriront maintenant risquent de faire la fine bouche, paradoxe du succès) 
Et puis il y a le main-stream journalistique (presse écrite et télévisuelle bien entendu) . 
Qui s'emballe et propulse des ouvrages sur le devant de la scène sur des critères obscurs. 

Je pense de plus en plus que les critiques professionnels ne lisent pas les bouquins, pas vraiment , pas en entier, et comment le pourraient-ils avec l'avalanche de livres de cette bloody "rentrée" littéraire qui leur tombe sur le coin du bec, même s'ils partent avec un bon mois d'avance sur le vulgaire pékin...
Alors ils s'agrégent autour de quelques titres, une petite douzaine guère plus. 
Ils se confortent, ils se répètent, ils s'entretiennent dans un enthousiasme collectif bien redondant sur ce qu'il "faudrait" lire. 

Ils choisissent ceux qui auront la carte cette saison, en somme.

Depuis que je connais les blogueurs  -en choisissant bien ceux avec qui on se sent bouquino-compatible à, mettons, 80%-  je m'irrite souvent des pages littéraires de la presse. Je ne les lis d'ailleurs presque plus, d'ailleurs, mais comment éviter les bandeaux, les encarts publicitaires à foison, les éternels dithyrambes du beau gosse de la 5... 
Gardons nous d'une certaine mollitude, d'un "suivisme" cossard, nous blogueurs. Laissons nous toujours le choix de dire que nous n'avons pas aimé ce que (presque) tout le monde a encensé.

Cette automne, manifestement Négar Djavadi avait la carte.

L'Iran est à la mode. A juste titre car il semble foisonnant de talents, et puis la Perse avec son histoire aussi riche que compliquée nous fascine, et puis on ose se lancer pour en penser quelque chose, il y a un minimum de recul, alors que le reste du Moyen-Orient, n'est ce pas... c'est peu de le dire mais on patauge carrément. Mais je m'égare.

Si je m'en étais tenue à mes critères habituels, m'autoriser à lâcher un livre au bout de 80 pages quand ça ne veut pas le faire, je n'aurais pas fini "Désorientale". 
Je me suis en effet beaucoup ennuyée pendant les cent premières pages , d'un Iran médiéval d'opérette, avec un arrière-grand-père à harem, tout un folklore de bazar. 
Mais il était programmé pour la prochaine soirée de mon club de lecture (dix dames dont une iranienne:-)) toutes lectrices fines et aguerries )
Obligée j'étais.
Alors je poursuis, j'essaye d'entrer dans cette famille d'intellectuels iraniens, de me pencher sur l'enfance de cette petite Kimia qui semble représenter l'auteur. Las , personne ne me convaint, ni les nombreux oncles qu'on affuble d'un numéro et qui sont de grossiers archétypes, ni le père opposant politique irréprochable et beau ténébreux, ni la mère courage. 
Le montage inutilement compliqué avec d'innombrables flash-backs ou forward n'arrange rien. 
La peste soit de l'influence exagérée du cinéma sur l'art littéraire contemporain, soit dit en passant. 
Et puis cette façon d'évoquer régulièrement tel un teaser poussif L'EVENEMENT , oui oui en majuscules comme ça, on dirait du Joël Dicker, mais quelle vulgarité ! puisqu'il s'agit de l'assassinat de ce père adoré et porté au pinacle autant que craint. 
Bref, force m'a été de constater qu'il m'était impossible d'avoir de la sympathie , au fond, pour cette narratrice et sa famille que j'ai ressentie extrêmement imbue d'elle-même. Trop de mélo, trop d'héroïsme recomposé et exagéré dans ce premier roman qui tombe également dans le piège coutumier de vouloir tout mettre , vouloir tout dire de ce qu'on comprend de la vie.
Seules les cent dernières pages sonnent juste, sur l'exil. On sent là quelque chose de personnel et de bien restitué. De touchant. Ouf.


MIOR.

Pour rétablir un certain équilibre , l'article d'Emmanuel ;-)




jeudi 10 novembre 2016

" Dans le nu de la vie " de Jean Hatzfeld

sous-titre : " Récits des marais rwandais "

Je remercie Gaël Faye. 
Pour ceci, qui vient dans les premières pages de son récit "Petit Pays" :

- La guerre entre les Tutsi et les Hutu, c'est parce qu'ils n'ont pas le même territoire ?
- Non, ce n'est pas ça, ils ont le même pays.
- Alors... ils n'ont pas la même langue ?
- Si, ils parlent la même langue.
- Alors, ils n'ont pas le même dieu ?
- Si, ils ont le même dieu.
- Alors... pourquoi se font-ils la guerre ?
- Parce qu'ils n'ont pas le même nez.

La discussion s'était arrêtée là. C'était quand même étrange cette affaire.
Je crois que Papa non plus n'y comprenait pas grand chose.

Le Rwanda, cet abominable carnage au printemps 1994, qui, ironie du sort, restera un des plus heureux de ma propre existence. A l'époque, adulte pourtant, je n'avais guère prêté attention à ces événements. Pas parce qu'ils étaient tragiques et innopportuns mais parce qu'ils semblaient tout simplement inimaginables, vus d'ici. 
Par la suite, quand Jean Hatzfeld a commencé à partir d'Août 2000 à publier ses livres sur le Rwanda, un, puis deux, cinq maintenant, je me suis dit qu'il "fallait" lire ça. Mais n'en trouvais jamais le courage. 
Jusqu'à "Petit Pays".

J'ai refermé le roman et commencé à chercher sur internet.
Cette haine, drame post-colonialiste ? Les Blancs auraient, préférant leur physique élancé et leurs traits fins, valorisé les Tutsis pourtant minoritaires .
Autre pomme de discorde, des Hutus cultivateurs, des Tutsis éleveurs accaparant trop de terres et se vivant comme une aristocratie, au dire des premiers... 
Dès 1959, des poches de violence se libèrent régulièrement, avec des exactions voire de véritables pogroms. A partir de cette date, beaucoup de Tutsis préfèrent se réfugier au Burundi voisin, fantasmant un retour au pays une fois les conflits calmés.
C'est le cas de la mère du narrateur, dans le récit de Gaël Faye. 

Et puis le 6 Avril 1994 c'est l'étincelle qui embrase tout : le président Juvénal Habyarimana disparait dans un attentat/accident d'avion.
C'est le signal attendu qui libére le dieu du carnage.

Je cite maintenant Jean Hatzfeld dans son introduction. Incipit :

En 1994, entre le lundi 11 avril à 11 heures et le samedi 14 mai à 14 heures, environ 50 000 Tutsis, sur une population d'environ 59 000, ont été massacrés à la machette, tous les jours de la semaine, de 9h30 à 16h, par des miliciens et voisins hutus, sur les collines de la commune de Nyamata , au Rwanda. Voilà le point de départ de ce livre.

(p.9) Un génocide n'est pas une guerre particulièrement meurtrière et cruelle. C'est un projet d'extermination. Au lendemain d'une guerre, les survivants civils éprouvent un fort besoin de témoigner; au lendemain d'un génocide, au contraire, les survivants aspirent étrangement au silence, leur repliement est troublant. 
L'histoire du génocide rwandais sera longue à écrire. Cependant l'objectif de ce livre n'est pas de rejoindre la pile d'enquêtes, documents, romans, parfois excellents, déjà publiés. 
Uniquement de faire lire ces étonnants récits de rescapés.

Quatorze au total appuyés par les beaux portraits faits par l'ami Depardon . 
A chaque fois , en trois ou quatre pages, Hatzfeld précise tout d'abord les circonstances de la rencontre, retrace en quelque mots la situation de la personne six ans après, son cadre de vie , ses moyens de subsistance. 
Il dresse aussi de magnifiques vignettes sonores et visuelles du cadre qu'offre la ville de Nyamata, ses "cabarets" où l'on boit la Primus tiède, les palabres, la flore exubérante...tout ce folklore extrêmement savoureux , goûteux.  

Et puis, la surprise : si les récits sont atroces de part leur nature, leur narration est faite dans une langue incroyablement poétique, expressive, maniée avec beaucoup de finesse. Les gens se "tiennent" et se confient avec une grande dignité. C'est peu de dire que le tout force le respect. 

Jeannette, 17 ans, cultivatrice et couturière : 
L'histoire des Hutus et des Tutsis ressemble à celle de Caïn et Abel, des frères qui ne se comprennent plus du tout pour des riens. Mais je ne crois pas que le peuple tutsi ressemble au peuple juif, même si les deux peuples ont été attrapés par des génocides (...) Le peuple tutsi, c'est simplement un peuple malchanceux sur des collines, à cause de son allure haute.

Francine, 25 ans, commerçante et agricultrice :
Nous avons alors vécu des jours plus bas que la détresse (...) Quand on a vécu en vrai un cauchemar éveillé, on ne trie plus comme auparavant les pensées de jour et les pensées de nuit.

Jean-Baptiste, 60 ans, enseignant :
(Depuis 1963) les massacres étaient imprévisibles. C'est pourquoi, même quand la situation semblait tranquille, nos deux yeux ne dormaient jamais ensemble .(...) Dieu montrait lui-même qu'il nous avait oubliés, donc à plus forte raison les Blancs.

Angélique, 25 ans, cultivatrice :
Je ne sais plus où tourner de la tête pour trouver un mari. Je ne peux plus me confier à un homme hutu, je n'espère pas nécessairement un homme rescapé. J'ai oublié la fantaisie d'amour.

Marie-Louise, 45 ans, commerçante :
Je crois que les étrangers ne pourraient surmonter leur pitié, s'ils regardaient de près ce que nous avons souffert pendant le génocide. C'est peut-être pour cela qu'ils regardent de loin.

Berthe, 20 ans, cultivatrice :
On enveloppait nos craintes de feuilles de silence.

Sylvie, 34 ans, assistante sociale :
Un génocide, c'est un film qui passe tous les jours devant les yeux de celui qui en a réchappé et qu'il ne sert à rien d'interrompre avant la fin (...) Le génocide ne ressemble à aucune autre tourmente . Voilà une certitude que j'ai recueillie de colline en colline.

Le tome 2, "Une saison de machettes", part du côté hutu. Je serai obligée de le lire.

MIOR.


Afficher l'image d'origine



vendredi 4 novembre 2016

" L'homme qui savait la langue des serpents " d' Andrus Kivirähk

en LC avec ma chère Laure de Micmélo ;-) et rejoignant ainsi Lybertaire , Mark et Marcel , et le groupe de Sandrine : "Lire le monde"

Afficher l'image d'origine

C'est épatant comment l'homme, jouant avec les mots, arrive à produire des textes d'une diversité infinie, c'est une chose qui me réjouit toujours ;-)
Voici un livre profondément original, pour le coup ! 

Comment pourrait-on qualifier une dystopie, mais portant sur le passé, et ayant également une forte composante critique de ce qui a bâti un pays ?

Définition :"Une dystopie est une forme de récit de fiction qui se déroule dans une société imaginaire organisée de telle manière que ses membres ne peuvent accéder au bonheur."

Ok, alors on y est à fond, mais... en Estonie et au XIIIième siècle !

Le jeune Leemet vit dans la forêt, comme les siens l'ont toujours fait, parlant la langue des serpents -qui sont les animaux les plus proches des hommes depuis la nuit des temps. Las, les "hommes de fer", arrivant par la mer, envahissent le pays, que la Salamandre, créature fabuleuse, avait toujours défendu jusque lors. Les chevaliers impressionnent les péquenots au point qu'ils délaissent les sous-bois pour la ville, acceptant de délaisser toutes leurs traditions, et se convertissant dans tous les sens du terme aux croyances de l'envahisseur. Ben oui, ils viennent de loin , ils savent, eux ! 
Seuls quelques uns résistent... le peuple de la forêt survivra-t-il ? A quel prix ?

L'éditeur :
Voici l'histoire du dernier des hommes qui parlait la langue des serpents, de sa sœur qui tomba amoureuse d’un ours, de sa mère qui rôtissait compulsivement des élans, de son grand-père qui guerroyait sans jambes, d’une paysanne qui rêvait d’un loup-garou, d’un vieil homme qui chassait les vents, d’une salamandre qui volait dans les airs, d’australopithèques qui élevaient des poux géants, d’un poisson titanesque las de ce monde et de chevaliers teutons épouvantés par tout ce qui précède... 
Peuplé de personnages étonnants, empreint de réalisme magique et d’un souffle inspiré des sagas scandinaves, un roman à l’humour et à l’imagination délirants.

Je vous espère intrigués ? Je vais tâcher de vous en dire plus ;-)
Dans une postface d'une douzaine de pages intitulée "Le pamphlet sous la fable" le traducteur JPierre Minaudier éclaire pour nous le sens caché -pour qui n'est pas estonien!- du texte. 
En effet, dans un pays qui n'a recouvré l'indépendance qu'en 1991, c'est peut-être une seconde nature que de camoufler un peu prudemment ses propos ... car c'est aussi comme un pamphlet et non comme un simple conte fantastique que le roman de Kirivähk a été accueilli en Estonie. Où il a connu un succès phénoménal depuis sa parution en 2007 
On parlerait ici de l'état idéalisé dans lequel dans lequel les Estoniens sont sensés avoir vécu dans la préhistoire, avant l'invasion allemande du XIIIième siècle : un peuple libre  qui se gouvernait lui-même, vivait en paix et en harmonie avec la nature (...) les Estoniens, "peuple de la forêt". Mais évidemment en regardant tout cela d'un regard très critique et en écorniflant quelque peu le roman national (voire nationaliste, comme vous l'avez bien imaginé)
Plus largement, bien sûr, on parle de conflits entre anciens et modernes, de la notion même de progrès, de la nostalgie pour une société très enjolivée dans la mémoire des passéistes, pas objectifs du tout, du désir éperdu de l'homme d'être dans une croyance, du tort extrême que ce besoin de croyance peut pourtant nous faire ... 
Anticlérical, non-réactionnaire, vaguement écologiste -mais pas trop- le roman file la métaphore du "progrès nécessaire"... qui peut parler à tous. Avec pour les français des relents du Roman de Renart de notre enfance, des situations cocasses et une langue pittoresque.
C'est un récit de désenchantement du monde, d'un pessimisme assez radical ...et souvent d'une drôlerie !! Si la violence devient de plus en plus prégnante, l'humour traverse tout l'ouvrage et l'aère fort heureusement.
C'est délirant, c'est parfois trivial mais plus souvent poétique ou onirique, c'est une lecture dans laquelle je me suis enfoncée avec jubilation durant les deux cent premières pages, puis qu'il m'est arrivée de trouver un peu longuette... alors que le récit s'assombrissait jusqu'au lugubre. 
Reprenant les mots du traducteur, je vous invite à découvrir l'immense tristesse de ce livre très drôle, ce récit médiéval fantastique, véritable OLNI.

MIOR. 



                    Minaudier présente le livre en 3'52. Tout est dit ;-)

mardi 1 novembre 2016

" Continuer " de Laurent Mauvignier


Afficher l'image d'origineUn des livres de la "rentrée littéraire" que je ne voulais pas rater. 
De Mauvignier je n'avais lu que "Des Hommes", récit abrasif sur la guerre d'Algérie.

Sans tomber dans le "littérature-mode d'emploi", certaines situations vous parlent, ou vous intéressent tout simplement . Ici une mère un peu défaite qui va tenter le tout pour le tout pour retrouver le contact avec un gamin de seize ans en plein marasme et perte de valeurs.  

L'histoire avait commencé quelques mois plus tôt. Samuel décrochait à tous les niveaux -scolaire, mais pas seulement. Comme si même dans sa façon d'être, soudain plus rien ne répondait, comme s'il n'était plus capable de savoir s'il faisait chaud ou froid et de s'habiller en conséquence ; comme s'il n'était plus capable de savoir quel jour de la semaine on était ; comme s'il était incapable de savoir s'il était seul ou avec quelqu'un dans une pièce ; comme s'il confondait le jour et la nuit.

Dans une scène que j'ai trouvée très réussie (car glauque et mettant bien mal à l'aise) Mauvignier montre Samuel, dans une soirée du côté de Bordeaux où il vit avec sa mère depuis le divorce conflictuel de ses parents, en manque total de réaction alors que deux de ses copains coincent une fille dans la chambre des parents et s'apprêtent, finalement, à commettre ce qui s'appelle tout bonnement un viol en réunion. 
Il est saoûl, mal à l'aise, certes, mais il n'est "que" celui qui regarde ; il sait qu'il va se faire engueuler mais il est incapable de se reprendre, fasciné par la violence décomplexée des deux autres. 
La fille se libère à temps, la soirée est fichue. C'est à la gendarmerie que Sibylle récupère Samuel.

Electrochoc. 

Sibylle, qui est une femme comme ternie par ses malheurs, grise comme le nuage de ses clopes qu'elle allume l'une au bout de l'autre, réfléchit intensément et réagit : elle a le levier pour organiser un voyage lointain, elle l'utilise pour emmener Samuel randonner à cheval au Kirghizistan, pour trois mois.

Sic. Là je coince une première fois. Pas convaincue. Improbable (pour toutes sortes de raisons)

Bon , passons.

Le bouquin s'ouvre alors que cette chevauchée est entamée. Benoît, l'ex-mari et père, ne s'est pas opposé, bien qu'ignoblement sarcastique à l'encontre de la mère en échec. Vieux dossiers . Du lourd.

Mais je ne vais pas continuer à vous raconter l'histoire, si vous  avez envie de lire ce livre. 
Je vais juste dire que si certains passages réussissent à créer un bon suspense, si l'organisation en très courts chapitres, pratiquement plutôt des vignettes, rythme bien l'action, si les notations psychologiques sont souvent fines et pertinentes, pour moi à l'arrivée ça ne fonctionne pas . 

Pas du tout même puisque jamais je n'ai ressenti la moindre émotion durant cette lecture. Tout est resté très , trop, intellectuel. Et fort peu crédible par moments. Très "romanesque" (les malheurs de Sibylle)
De plus la langue de Mauvignier reste un peu râpeuse pour moi (tout le contraire de fluide malgré l'usage permanent du présent) et je me suis souvent surprise à relire la même phrase ou page deux fois de suite, je ne "voyais" rien.

Grosse déception à l'instar de Cuné ou du Pr Platypus (avec qui je suis en désaccord avec un point important cela dit !) au contraire de Sylire , marraine de l'opération #MRL16, et d'une grande partie de la blogo qui adore, Valérie par exemple. Les opinions sur ce livre sont d'ailleurs très contrastées, dans la presse également : ici, Télérama extatique, là, Marianne, vacharde...


"Autour du monde" attend dans ma Pal depuis longtemps, je le lirai et saurai si Mauvignier n'est tout simplement pas un auteur pour moi, c'est une possibilité ;-)

Je remercie PriceMinister pour l'envoi de ce livre

MIOR.




Afficher l'image d'origine

dimanche 30 octobre 2016

Voyager 7 !! De retour de la blogosphère...

ISS, sortie, 2010



Une nouvelle sortie s'imposait, je vous ramène une pluie d'étoiles et de nouveaux sites d'exploration !!

En avant toute, suivez le guide ;-)



1ier octobre : Un piano en quarts de tons         ... sans déconner ça existe, ça ?!

2 Octobre   :  Leon for ever                         ... quand la vie n'est pas de la tarte

3 Octobre   :  En pause  ... mais une mine si vous voulez relire des classiques !! 

4 Octobre   :  Carte du Tendre                            ... découvrir un (petit) éditeur 

5 Octobre   :  Grand Nord                                      ... triangle de désobéissance
         
6 Octobre   :  Curiosité intellectuelle                                      ... et 3ième Reich

7 Octobre   :  Avec ou sans nouveau nom                                    ... imparable !

8 Octobre   :  Quand on n'aime pas                           ... on le dit clairement ;-)

9 Octobre   : Quiche peut-être, mais pas tarte       ... et en plus elle cuisine rhoo

10 Octobre  : Pourquoi une méduse ??                                      ... haïku urbain

11 Octobre  : Une photo et vos mots                                      ... pour se lancer

12 Octobre  : Elles sont quatre                                        ... et elles causent :-)

13 Octobre  : Slow Life :-))                                                ... en faire son miel

14 Octobre  : London Calling                                         ... collectivement vôtre

15 Octobre  : Fascination                                                      ... à fleur de peau

16 Octobre  : Contre quelques idées reçues                          ... quoique tenaces

17 Octobre  : Chiche !                               ... on dit olympienne ou olympique ?

18 Octobre  : Noir                                                                        ... et nippon

19 Octobre  : Histoire folle                                                           ... mais vraie

20 Octobre  : Femme à lunettes                                                  ... et culottée

21 Octobre  : Un bouquin lu il y dix ans                                   ... jamais oublié 

22 Octobre  : Poésie de l'amour                                       ... amour de la poésie

23 Octobre  : The place to be                             ... en folie, comme tu y vas ;-)

24 Octobre  : Populaire                                               ... littérature américaine

25 Octobre  : Sans prendre de gants                     ... avec cette fichue "rentrée"

26 Octobre  : Une vraie question !                                    ...  plein de réponses

27 Octobre  : La nostalgie camarade                       ... et une belle rencontre ...

28 Octobre  :  Oui ou non ?                                                                 ... oui ! 
  
29 Octobre  : Ce soir j'attends Madeleine                       ... on se fera du cinéma

30 Octobre  : On dirait le Sud                                                 ... beau mélange

31 Octobre  : Joutes de traduction                                              ... jubilatoire !



Et si vous aviez raté les missions précédentes, retrouvez ...
...  Voyager 6 , 5 , 4 , 3 , 2 , 1 , feu !!!!!!!!!!!!!!!!! Wheepee !



MIOR.

lundi 24 octobre 2016

" L'Amérique des écrivains " de Pauline Guéna et Guillaume Binet



Afficher l'image d'origine


Un dimanche pluvieux, genre colle-cafard... Je m'installe avec ce gros volume sur les genoux, et je relève la tête, étonnée qu'il fasse nuit... trois heures plus tard. 
Cela avait l'air d'un livre de table basse, mais ce n'est assurément PAS un livre de table basse, c'est une mine, une somme, c'est passionnant.

Sous titre : Road trip.

Pauline Guéna, écrivain, et son compagnon Guillaume Binet, photographe, se sont lancés dans un voyage incroyable: leurs quatre jeunes enfants sous le bras, ils ont sillonné les Etats-Unis en camping-car à la rencontre de vingt-six écrivains américains majeurs. 
Juin 2013/ Juin 2014. La carte, impressionnante :

Afficher l'image d'origine

 "Parce qu'on aimait lire " (avant-propos)


"Et puis mon mari est photographe, on voulait faire un voyage ensemble, sortir nos enfants pour un moment de la routine, vivre des aventures. Et j'avais envie de savoir comment faisaient les autres écrivains. C'est un voyage de formation, pour moi, en quelque sorte." (en réponse à Thomas McGuane qui renverse les rôles dans son interview)

Les entretiens sont longs, fouillés, pertinents . Les photos renforcent ou aèrent le texte. C'est un régal. Extraits :

Laura Kasischke : 
Voici comment se classent mes priorités : ma famille, mon travail, mes poules , et enfin l'écriture. 
(et elle leur donne des oeufs pour l'omelette du soir !...)

Richard Ford : 
Je ne suis pas un grand fan des cafés littéraires (en français). Ce n'est pas un phénomène culturel que j'apprécie. Les questions sont trop simplistes. Mais vous connaissez ça, les salons du livre à St Malo ou ailleurs. On est assis dans un couloir, puis on nous fait monter sur une estrade, un type qui a un micro vous présente, vous avez un micro aussi, on vous pose des questions pour le bénéfice des gens qui passent distraitement dans les allées, c'est ridicule.

Ecrire, c'est une chose que je fais solitairement pour les autres.

Ayant été dans une tonne d'hôtels et de motels dans ma vie, j'y ai vu beaucoup de choses. Ce qui m'intéresse, c'est ce que font les gens quand ils croient que personne ne les regarde.

J'ai travaillé avec une grande régularité sur "Canada" pendant deux ans. Puis presque un an pour le corriger. Et six mois pour l'éditer. Mais je prenais des notes sur la Saskatchewan depuis ma première visite. J'avais beaucoup de matériel accumulé dans mes carnets quand je m'y suis mis. 

Russel Banks :
Pour moi écrire est un moyen de pénétrer un mystère auquel je n'aurais pas accès autrement. Quelque chose qui peut même paraître gênant, ou effrayant. Ecrire de la fiction me donne accès à une compréhension profonde de certaines questions. Je pense par exemple à 'Lointain souvenir de la peau"

Très bel entretien avec Dennis Lehane . Avec Jane Smiley également.

Dans celui avec T.C Boyle :

Question : quel est votre sentiment quand vous terminez un livre ?
T.C.B : Oh, c'est l'extase. Il n'y a rien de mieux. Il y a un essai sur mon site qui compare cela à un shoot d'héroïne.
- Vous avez pris de l'héroïne ?

T.C.B : Oui. Et tout de suite après, vous avez une déprime terrible et la seule façon de la soigner, c'est de recommencer. C'est un cycle. L'obsession de produire de l'art est une addiction. Je pense que c'est terrifiant pour un artiste de perdre sa capacité à produire. Il y a tant d'écrivains américains qui se sont suicidés à cause de ça.

Martin Winckler rencontré chez lui à Montréal :
La traduction c'est un apprentissage de l'écriture. On apprend à écrire dans sa langue. C'est un travail sur le texte d'arrivée, pas sur le texte de départ. Pour un écrivain, traduire c'est écrire.

David Vann , rencontré exceptionnellement à Londres entre deux voyages. 

Car David Vann, exilé volontaire, habite désormais entre la Nouvelle Zélande, l'Europe et la Turquie. Il "balance" beaucoup sur les Etats-Unis : 

Je pense que je n'y retournerai jamais pour y vivre ou y travailler à nouveau, de toute ma vie (...) Il y a tant de choses que je n'aime pas là-bas (...) Globalement c'est une nation de mensonges géants. Les Américains croient ces mensonges à propos d'eux-mêmes. Le plus gros de tous, c'est que l'armée américaine est bonne et que l'Amérique contribue à défendre le bien dans le monde. Je ne pense pas du tout que ce soit vrai (...) J'ai quand même envie d'ajouter que j'ai des amis et de la famille en Amérique, que je sais bien que la production culturelle est fantastique, il y a plein d'écrivains et de musiciens que j'adore. C'est une très grosse population. On ne peut évidemment pas généraliser comme je le fais (...) Il y a beaucoup de communautés que j'aime aux Etats-Unis, y compris celle de l'industrie du livre à New York. Mais on a quand même tendance à vouloir gober des tissus de conneries inimaginables. C'est la frustration qui me fait tenir un discours si extrême. Ils sont allés si loin qu'il ne reste que ça à la fin, la frustration. 

Pas pour nous , indeed ;-)

MIOR.

Ce livre a reçu le prix ELLE 2015 dans la catégorie Documents
Robert Laffont, 350 pages format 22X27, 35 euros.


Floride, février 2014




Pour Keisha , "un indispensable pour qui aime la littérature américaine" 

mercredi 19 octobre 2016

" Ma vie avec Virginia " de Leonard Woolf

Afficher l'image d'origineLes Belles Lettres, 149 pages, 13 euros.
















Il est clair que ce bouquin n'intéressera que les fans absolus de la grande dame des lettres anglaises... et il y en a ;-)

"Ma vie avec Virginia" est une sélection, par Micha Venaille, d'extraits de l'autobiographie en cinq volumes de Leonard Woolf. 
Anticolonialiste convaincu après quelques années de poste à Ceylan, secrétaire du parti travailliste, essayiste, éditeur, juif athée assumé, féministe, Leonard Woolf fut aussi beaucoup l'époux de Virginia, qu'il a aimé et protégée durant leurs presque trente ans de vie commune :

Dès qu'elle se montrait insouciante, heureuse, détendue, excitée, son visage s'éclairait, et apparaissait alors une beauté éthérée extrêmement intense. Elle était belle également lorsqu'elle se concentrait et se mettait à lire ou à penser. Son expression, la forme même de son visage, changeaient avec une rapidité inouïe dès que se faisaient sentir une tension, un souci, une inquiétude. Et là encore, elle était superbe, mais son anxiété et sa souffrance rendaient sa beauté douloureuse à observer.
En fait, elle est la seule personne que j'ai connue intimement et dont je peux dire qu'elle méritait l'appellation de génie. C'est un mot fort qui signifie que le fonctionnement de l'esprit de ces personnes est fondamentalement différent de celui des personnes ordinaires ou normales -et même des extraordinaires. (p.38)


C'est en vivant dans la maison de Virginia, Brunswick Square, et en particulier dans les mois précédant notre mariage, que je fus pour la première fois conscient du fait que la menace d'une dépression ou d'une maladie mentale pesait constamment sur elle. (p.50)

J'ai déjà écrit qu'on associe souvent le génie à la folie. Eh bien, je suis certain que le génie de Virginia était en lien avec avec cette instabilité mentale. La créativité, l'inventivité qu'on trouve dans ses romans, sa capacité à décoller au-dessus du niveau d'une conversation ordinaire, les hallucinations, tout cela provenait du même endroit dans son cerveau. Elle butait, faisait des faux pas, cherchait sa voix, il lui fallait aussi écouter les voix venues d'ailleurs. C'était cela au fond, le destin tragique de ce génie. (p.54)

C'est d'ailleurs avec une visée quasi thérapeutique que Leonard se lance avec Virginia dans l'aventure de la Hogarth Press , l'achat de tout le matériel d'imprimerie, presque fortuit, mais avec une idée derrière la tête :

J'avais pensé qu'une autre "occupation", manuelle, très concrète, lui permettrait de respirer différemment. Nous avions toujours été intéressés par l'imprimerie, il nous arrivait d'évoquer cette possibilité, je trouvais que ce serait une piste intéressante. (p.76)

...ce qui leur permet d'éditer tout Sigmund Freud, dont ils comprennent immédiatement la portée de l'oeuvre, en Angleterre.
...le jour où une deuxième pomme a été arrachée à l'arbre de la connaissance par Sigmund Freud...

L'édition deviendra une part importante de leur vie et de leur activité, leur profond compagnonnage trouvant aussi à s'exprimer là.

Vita Sackville-West , très belle, éblouissante, aristocratique, noble, presque arrogante, traverse rapidement l'ouvrage, à grandes enjambées.
Ainsi que Katherine Mansfield, gaie, amorale, cynique, audacieuse, pleine d'esprit. 
La seule dont Virginia s'avouait jalouse. Surprise...

Si Virginia est décrite comme ne dédaignant pas les plaisirs de la mondanité, elle est également concernée par le monde tel qu'il va, la dernière personne à ignorer les menaces qui pesaient sur nous. Elle qui a connu une longue période dépressive de 1913 à 1915, va se retrouver à nouveau déséquilibrée durant  la seconde guerre mondiale, et Leonard ne pourra pas la protéger d'elle-même. 

La simplicité et l'honnêteté de Leonard devant ce qui fut leur fardeau commun est extrêmement touchante. Comme le dit son neveu dans la postface, on ne pourrait pas parler de Virginia Woolf si Leonard n'avait pas existé. Car elle n'aurait pas vécu assez longtemps pour écrire ses chefs d'oeuvre.

MIOR.




jeudi 13 octobre 2016

"Ciel d'Acier" de Michel Moutot



Afficher l'image d'origine

Me voilà bien embêtée. Comment parler d'un livre qu'on a lu de bon appétit, voire comme un page-turner, mais à qui on a rétrospectivement quelques reproches à faire ?

"Ciel d'Acier" (Prix des lecteurs Points) est le récit de la communauté de travailleurs indiens Mohawk , les "iron workers" , monteurs d'acier à l'origine de la construction de toute la Skyline de New York ; oeuvrant à l'édification des Twin Towers dans les années 70 mais aussi à leur déblaiement, qui prit plusieurs mois après la catastrophe du 11 Septembre, puis à l'édification de la Liberty Tower qui remplace aujourd'hui le World Trade Center.
Ces Indiens réputés ne pas connaître le vertige...

New York le 11 Septembre 2001 , Michel Mourtot y était comme correspondant de l'AFP. Il a couvert l'événement en direct. 
Grand reporter de l'Agence France Presse, lauréat du prix Albert Londres en 1999, le gars a de la bouteille, c'est clair. Il s'est documenté et manifestement passionné pour son sujet.

Le récit commence dans l'enfer de Ground Zero : chalumeau en main, les Ironworkers, dans l'urgence, la peur des effondrements, l'espoir rapidement déçu de retrouver des survivants, découpent l'acier, sectionnent les poutres, jouant une partie de mikado infernale dans ce champ de ruines aux vapeurs délétères. 
Cela sonne vrai, on est saisi et on dévore. 
Même si p.17 on est un peu interloqué d'entendre déjà parler de pirates de l'air, dans les toutes premières minutes qui suivent l'attaque, avant même l'effondrement des Twins. Il me semblait qu'une certaine incertitude avait flotté beaucoup plus longtemps, telle était l'hébétude devant cette situation inouïe, in-imaginable, et que nous gardons tous en mémoire. Bref.

Par un jeu d'allers-retours assez bien construit, Michel Moutot nous ramène vers les années de construction de ces mêmes tours, ou même en 1886, pour celle du premier pont sur le Saint Laurent. Les Mohawks, qui sont des Iroquois travaillant alors au nord de l'état de New York et au Canada au flottement du bois sur le grand fleuve sont naturellement aux premières loges, main d'oeuvre plus ou moins bien traitée sur ce chantier initial qui finira en catatastrophe . 

Dès lors, les Mohawks deviennent des ouvriers appréciés pour leur courage, et rapidement l'aristocratie des travailleurs de l'acier.


Peut-être parce qu'ils ont l'impression de garder une forme de liberté en dansant sur les poutrelles comme un artiste sur son fil à plusieurs dizaines de mètres du sol ; plus certainement parce que cette tâche à la prise de risque inouïe est très bien rémunérée... 
Alors les Mohawks, de père en fils, apprennent à apprivoiser la peur, à dompter le vertige qui ne les épargne pas malgré la légende solidement ancrée.
Ils ont construit l'Amérique et en particulier New York.

Moutot reprend un peu les codes du roman américain : une histoire, une histoire forte, une bonne histoire. Des mecs , des vrais. De l'héroïsme, une épopée. Juste ce qu'il faut de dialogues pour faire exister les personnages, un peu de romance pour faire oublier des pages plus dures. 
C'est là que le bât blesse un peu parfois, le style n'est pas toujours au rendez-vous, en particulier dans les dialogues.
Le livre aurait gagné peut-être à être un peu resserré (passage en Afrique un peu inutile?) . On aurait aussi aimé que Moutot réussisse à mieux faire vivre la réserve, ou l'on repasse régulièrement sans en apprendre beaucoup plus. Il s'y joue une scène très cruelle de bannissement, je me suis demandé si elle était renseignée par des cas existants.

Un livre un peu inégal mais captivant. Un livre dont je serais tentée de dire, mais comme un compliment, qu'il est grand public et va passionner beaucoup de lecteurs. En ce sens , un prix mérité.
Afficher l'image d'origine

Et une grosse envie d'acheter un billet d'avion.


MIOR




Delphine Olympe adore ; lisez son interview de l'auteur

Eva aime , avec les mêmes réserves que moi

lundi 10 octobre 2016

" Petit Pays " de Gaël Faye

Afficher l'image d'origine

Coup d'essai , coup de maître ! Pépite !!

Je n'aurais peut-être pas été spontanément vers ce bouquin si une amie ne me l'avait collé dans les mains. OK, le prix Fnac titillait ma curiosité, mais un rappeur qui écrit son premier livre, outch... 
Eh bien je confirme -après tant d'autres- que c'est un livre formidable.

Gaël Faye réussit ce petit exploit de nous parler d'enfance sans mièvrerie, de nous parler d'Afrique sans misérabilisme, de nous parler des massacres du Rwanda sans pathos mais le tout avec une justesse, une finesse et une simplicité impressionnantes. 

Sa langue est colorée , goûteuse, pleine d'images et de couleurs. 

Dès le poste frontière, on changeait de monde. La retenue burundaise laissait place au tumulte zaïrois. Dans cette foule turbulente, les gens sympathisaient, s'interpellaient, s'invectivaient comme dans une foire au bétail. Des gosses bruyants et crasseux lorgnaient les rétroviseurs, les essuie-glaces et les jantes salies par les éclaboussures de flaques d'eau stagnante, des chèvres se proposaient en brochettes pour quelques brouettes d'argent, des filles-mères slalomaient entre les files de camions de marchandises et de minibus collés pare-chocs contre pare-chocs pour vendre à la sauvette des oeufs durs à tremper dans du gros sel et des arachides pimentées en sachet, des mendiants aux jambes tire-bouchonnées par la polio réclamaient quelques millions pour survivre aux fâcheuses conséquences de la chute du mur de Berlin et un pasteur, debout sur le capot de sa Mercedes bringuebalante, annonçait à tue-tête l'imminence de la fin des temps avec, à la main, une bible en swahili reliée en cuir de python royal.

La construction du livre est parfaite, laissant éclater seulement dans les cinquante dernières pages le drame des Tutsis pendant cet horrifique printemps 1993. 
Je n'avais jamais rien compris , je l'avoue, à ce qui m'apparaissait comme un des massacres de masse les plus répugnants de ce vingtième siècle qui n'en aura pourtant pas manqué. 
J'ai l'impression de m'en être approchée grâce à Gaby, ce gamin de onze ans "haut comme trois mangues", fils d'un français et d'une rwandaise, élevé au Burundi dans les années 80 (où bien des Tutsis s'étaient refugiés après des exactions dès 1959 au Rwanda)

A Bujumbura, c'est d'abord une enfance heureuse, le lycée international, l'impasse où l'on fait les quatre cent coups avec les copains, rien de bien méchant, cinq potes comme les doigts de la main qui se marrent et apprennent la vie. Gino, comme lui métis mais bien plus politisé, le préféré.

Gino, le seul enfant que je connaissais qui, au petit déjeuner, buvait du café noir sans sucre et écoutait les informations de Radio France internationale avec le même enthousiasme que j'avais à suivre un match du Vital'O Club. Quand nous étions tous les deux, il insistait pour que j'acquière ce qu'il appelait une "identité". Selon lui, il y avait une manière d'être, de sentir et de penser que je devais avoir. il avait les mêmes mots que Maman et Pacifique et répétait qu'ici nous n'étions que des réfugiés, qu'il fallait rentrer chez nous, au Rwanda.

Les parents de Gaby se séparent; entre tristesse et inquiétude, Gaby murit.

Ce pays était fait de chuchotements et d'énigmes. Il y avait des fractures invisibles, des soupirs, des regards que je ne comprenais pas.

 Les sous-entendus politiques deviennent de plus en plus pesants , l'ambiance se dégrade et le gamin tente de comprendre entre silences et non-dits ce qui est en train de se jouer dans la société, l'antagonisme hutu et tutsi, infranchissable ligne de démarcation qui obligeait chacun à être d'un camp ou d'un autre. 


Tout cela finira par lui exploser à la figure, le pays bascule dans la guerre civile et le Rwanda vers cette incroyable boucherie. 

Comme un aveugle qui recouvre la vue, j'ai alors commencé à comprendre les gestes et les regards, les non-dits et les manières qui m'échappaient depuis toujours.

Gaël Faye sait en dire assez pour nous faire comprendre sans s'appesantir, sans forcer le trait. 
De la haute voltige.

L'épilogue, vingt ans après, est tout simplement bouleversant. 
Le génocide est une marée noire, ceux qui ne s'y sont pas noyés sont mazoutés à vie.


Partez au "Petit Pays" dès que vous le pourrez, croyez m'en.

MIOR.

PS : marre de ne lire que des critiques enthousiastes ? Allez seulement Ici ...
(mon honnêteté intellectuelle est sans limite ;-) 

lundi 19 septembre 2016

"Un bon écrivain est un écrivain mort" de Guillaume Chérel

Coup de griffe !!!

A l'éternelle question "faut-il parler des livres que l'on n'a pas aimés ou garder un silence discret", la réponse s'impose dans certains cas ...

Les éditions Mirobole ont des couvertures épatantes, qui tapent dans l'oeil.
 Aussi n'ai je pas résisté, de passage chez ma libraire préférée, à celle-ci : 

Afficher l'image d'origine

Car je pensais me poiler avec une bonne satire du monde littéraire parisien, et plus particulièrement des vedettes de la rentrée, comme me l'annonçait la 4ième de couv' : 

Augustin Traquenard doit animer un débat littéraire dans un ancien monastère des Alpes maritimes. 
Rien que du lourd, jugez-en plutôt, Frédéric Belvédère, Amélie Latombe , Delphine Végane, David Mikonos ou aussi Kathy Podcol ... 
Dix écrivains très médiatiques invités par un mystérieux propriétaire qui signe "Un Cognito". 
OK. Vous avez ri ? Moi aussi . Mais pour la dernière fois . 

A la lecture cette reprise des "Dix petits nègres" s'avère abominablement poussive, étirée sur 240 pages alors qu'il y avait juste matière à une nouvelle prestement ficelée. C'est lourd, mais lourd... 
J'ai insisté, pourtant, réussi à m'arracher un ou deux sourires crispés de ci de là, puis j'ai titubé jusqu'à la fin en me demandant ce que j'étais allée faire dans cette galère.

Un extrait ? Allez...

Ouzbek fut chaleureusement accueilli. Il se sentit tout de suite bien parmi les vieillards. Au point d'avoir un flash. la scène lui fit penser à Vol au dessous d'un nid de coucou. Ouzbek eut l'idée de son prochain livre : une partouze dans une maison de retraite. Il l'adapterait lui-même au cinéma.
La sexualité chez les seniors était le sujet tabou par excellence. C'était bon pour lui, ce serait sans doute le premier bouquin exclusivement gérontophile. Il avait déjà le titre : Extension du dolmen de la pute.


Voili voilou... Et je découvre à l'instant que le titre lui-même est de seconde main. Limite pathétique.

LE livre dispensable de cette rentrée ;-) 

Vous avez économisé vingt balles

MIOR

lundi 12 septembre 2016

"La succession" de Jean-Paul Dubois


Joueur professionnel de pelote basque -cesta punta en v.o- Paul Katrakilis vit (presque) heureux à Miami où il exerce ses talents. La mort de son père médecin l'oblige à revenir à Toulouse, sa ville natale, et l'amènera à remettre à plat une histoire familiale marquée par le suicide, l'exercice de la médecine, et une sorte de folie douce dans l'incommunicabilité ordinaire.

La vie aurait-elle finalement un sens ?...

Afficher l'image d'origine



De JPaul Dubois j'avais adoré "Une vie française" (c'était un peu "Les années" racontées par un mec) puis je m'étais gondolée avec "Vous plaisantez Monsieur Tanner". 
Depuis, nada, les années Famille Ricoré éloignent des écrivains pessimistes. 
Et puis j'ai vu l'adaptation cinématographique du Cas Sjneider et j'ai eu très envie de sauter sur le nouveau bouquin de Jean-Paul Dubois. Zut.

Il faut dire que les personnages de JPDubois, comme nous, semblent toujours avoir peur de vivre une vie qui ne serait pas la leur, faite "d' accommodements raisonnables" face au temps qui abîme tout et au désir qui résiste comme il peut. 
Mais l'auteur est un homme poli qui ne veut pas totalement nous plomber, aussi nous fait-il rire, souvent. 
C'est une politesse du désespoir: on ne se plaint pas, on reste pourtant lucide mais on demande si tout ça a tant d'importance que ça... on ne veut pas importuner avec sa petite sinistrose 
(j'ai d'ailleurs trouvé que Thierry Lhermitte avait su incarner à l'écran tout cela bien mieux que JPierre Bacri qui avait trop tiré du côté du ronchon misanthrope dans "Kennedy et moi")

Non, stop, j'en parle mal, je vais vous faire fuir. C'est bien mieux que ça.

Si j'ai trouvé que ça commençait un peu à la paresseuse -mais avec une belle langue, riche et précise- j'ai ensuite énormément apprécié l'évolution de l'histoire, qui va crescendo.
Je me suis laissée happer par le récit, sensible, plein d'une mélancolie fine, avec une superbe histoire d'amour, mais aussi une amitié colorée, un chien meilleur-ami-de-l'homme, des voitures, et du spleen des deux côtés de l'Atlantique. 
Tout un folklore, mais qui fonctionne bien. 

J'ai juste regretté la scène d'anthologie de cesta punta que JPDubois aurait pu, aurait DÛ écrire...

Il m'avait fallu des années  pour me décider à fermer le cabinet le temps de revenir sur mes pas, de retrouver le jeu auquel j'avais consacré ma jeunesse, l'endroit que je tenais pour le Valhalla des pelotaris et qui s'était révélé n'être, à l'usage, qu'une banale entreprise employant de lestes ouvriers pour projeter des balles et siphonner des paris.
La grève nous avait permis de prendre conscience des conditions de vie véritables des joueurs dans certains frontons de ce pays. Un millier de pelotaris, répartis dans tous les Jaï-Alaï et dont la plupart venaient d'Espagne, du Pays basque, d'Amérique du Sud, vivaient souvent à quatre ou cinq entassés dans une seule pièce et gagnaient à peine de quoi vivre modestement et aider leurs familles (...) Pourtant, l'attrait pour ce jeu, le gant, la pelote était si fort, que beaucoup surmontaient les humiliations et continuaient coûte que coûte à courir, cueillir et lancer les balles.

Enfin, si j'avais pris au début la famille par trop dézinguée de Paul Katrakilis avec un peu de distance, la fin m'a paru justifier ses moyens. 
Cette fin qui claque je l'ai trouvée fine, extrêmement humaine. 
Elle vient de loin et elle touche.

Le gars, qui parle du métier d'écrivain comme d'une "maladie mentale sociabilisée" et pour qui "un livre, c'est la voix off d'un film" (ouais je viens de visionner deux vieux épisodes de La Grande Librairie pour vous raconter tout ça) le gars ne manque pas de charme, voyez plutôt comme il présente lui -même son bouquin :




En refermant le livre, triste et heureuse, je me suis fait la réflexion : mélancolie et humour, obsessions et désespoir élégant, JPDubois aurait quelque chose à voir avec le John Irving que je préfère, celui de la Veuve de Papier.
Bon, lui ne jure que par Updike, il faudra que j'en lise un ;-)


MIOR.