dimanche 28 février 2016

" L'amour et les forêts " d'Eric Reinhardt

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C'est l'histoire d'une rencontre catastrophiquement ratée ...non, pas celle de l'héroïne avec son mari persécuteur -quoique- mais la mienne avec cet auteur, que Papillon entr'autres me recommandait avec feu depuis longtemps ...
Mon amie libraire en ayant remis une couche, j'ai acheté la version poche sortie récemment (Folio, 400 pages)


En une quarantaine de pages initiales, le narrateur -un écrivain dont le prénom est Eric- raconte ses deux entrevues avec une lectrice/admiratrice qui lui a adressé une belle lettre sensible à laquelle il a eu -pour une fois- envie de donner suite. Un café du Palais-Royal abrite ces deux longs rendez-vous, au cours desquels la conversation navigue entre goûts littéraires et considérations sur la "vraie" vie. Le romancier Eric n'est pas insensible au charme mélancolique de la jeune femme, professeur de lettres dans un lycée de province. Il devine des failles, un mal-être récurent, un colossal manque de confiance en soi. La suite de leurs échanges, par mail, lui confirmera que c'est de gouffres qu'il s'agit, d'un mariage tragiquement malsain qui la mine totalement. 
Il entreprend alors de nous narrer la triste vie de Bénédicte Ombredanne.

Nous sommes donc dans la veine, que dis-je, le filon du "d'après une histoire vraie". D'accord. Quand c'est Emmanuel Carrère qui s'y colle je ne fais pas ma mijaurée. 
Mais alors pourquoi tant d'afféteries dans la façon de narrer, et surtout de situations improbables ? 

Bénédicte-Ombredanne -car elle sera toujours nommée ainsi, prénom et nom accolés, histoire de faire très très littéraire pour le coup- est tyrannisée par un mari odieux, et ce depuis des années : las, quand celui-ci entend un soir "Le Téléphone Sonne" -pour un effet de réel, là, j'imagine- il s'écroule et se liquéfie toute la nuit car il s'est soudain reconnu dans les affreux pervers manipulateurs décrit par les femmes tremblantes et traumatisées qui se succèdent au micro. (Scène initiale du chapitre 2)
Super-vraisemblable n'est ce pas ? Ainsi que, dans la foulée, le fait que sa femme passe sa nuit à le moucher -pas au sens figuré, mais bien littéral...

Plus tard, car elle est quand même dégoûtée de la vie d'enfer qu'il lui fait, elle se défoule -pour la première et dernière fois de sa vie- sur Meetic ; Reinhardt se défoule lui aussi et c'est tristement drôle et puis drôlement triste aussi, mes compliments à Gentleman et Napoléon, ils sont bien gras comme il faut , j'en ai eu des hauts le coeur. Et là, Le Miracle : elle rencontre l'homme idéal, spirituel, pas avide, détaché juste ce qu'il faut, LIBRE, genre au bout d'une heure (je rappelle que les miracles sont des occurrences extrêmement rares tout de même)
Ni une ni deux, elle, (Bénédicte-Ombredanne, oui, je sais) qui n'ose jamais ouvrir la bouche ni lever le petit doigt concocte un rendez-vous pour le Jeudi suivant, ben oui, quand on croise un miracle il faut savoir dire Allelujah, Rejoice et battre le fer tant qu'il est chaud (excusez-moi, c'est Napoléon qui déteint).
Miracle tient ses promesses, il est beau comme un Dieu, un amant du tonnerre (what else) et il vit dans un cadre de rêve entouré d'objets d'art au milieu des bois (c'est sûr que dans le F3 d'une ZUP ça le ferait moins, on est d'accord)
B-O, telle une Princesse de Clèves moderne, décide et proclame qu'elle ne reverra pas Miracle après cette après-midi féerique où elle sait pourtant, de toutes les fibres de son être, qu'elle a trouvé l'amour...

Soyons clairs, à partir de là, pour moi c'était fini, Reinhardt m'avait perdue (à moins que ce ne fut le contraire)
Pourquoi le "d'après une histoire vraie" estampillé dans les premières pages, si c'était pour nous compter de telles fables ensuite, totalement "romanesques" voire rocambolesques pour le coup ? Pourquoi ne pas partir alors dans une fiction assumée laissant toute latitude au romancier ? (on aurait pu se demander si Miracle existait bien, par exemple, ça n'aurait pas été inintéressant...)

J'ai continué ma lecture, bien entendu, parce que les enfers conjugaux ont toujours quelque chose de terriblement fascinant, tant on sait, si l'on veut être tout à fait honnête, à quel point leurs cercles vicieux se fabriquent souvent à deux. Façon Sofia et Leon Tolstoï ; ou bien, sordidement, comme dans les faits divers. 

Et puis certaines pages sont futées, d'autres belles, parfois les deux :

Les ambitions qu'elle attachait au devenir de son couple avaient toujours été tellement élevées qu'elle n'avait jamais pu se résoudre à ne pas afficher, au regard de l'extérieur, même quand les choses avaient commencé à ne plus très bien marcher, les apparences d'une réussite incontestable, par orgueil certainement, ou par manque de courage, mais aussi parce qu'elle n'avait jamais désespéré qu'un beau jour la situation finisse par s'arranger, par pur idéalisme adolescent. En simulant que tout allait bien, mieux encore : en propageant l'exemple d'une plénitude conjugale à ce point rayonnante qu'elle humiliait, rendait envieux et rancuniers tous ceux qui en étaient les spectateurs, Bénédicte Ombredanne se vengeait sans doute sauvagement, aussi, il arrivait qu'elle se l'avoue, de ses espoirs trahis -elle éprouvait une sorte de joie malsaine à attiser chez les autres  ce dont elle-même agonisait en secret.  

Les profs, leur objectif, c'est de nous rendre conformes à la norme, mais moi je veux garder ma personnalité et mes défauts, qu'on n'y touche pas, qu'on essaie pas de me banaliser, ou de me faire rentrer dans un moule -tout ce qui fait mon charme c'est ce que le collège veut corriger, disait Lola quand elle était en verve. Chaque fois que Bénédicte Ombredanne entendait ce discours-là, elle bondissait. Ce sont des clichés, Lola, lui disait-elle, mais le problème c'est qu'à douze ans on ne sait pas  que ce sont des clichés, on peut les prendre pour une substance vivante qui n'appartient qu'à soi, parce qu'on sent dans son être quelque de brûlant et d'intense, d'urgent, d'intime, qui peut sembler la manifestation de sa personnalité authentique. Mais ça n'est pas brûlant parce que c'est authentique, c'est brûlant parce que c'est nouveau, c'est urgent parce que c'est soi en train de naître et ça s'appelle l'extrême jeunesse : c'est un moment magnifique, je t'envie d'être en train de le vivre, lui disait Bénédicte Ombredanne , mais les splendeurs de cette jeunesse extrême ne sont pas une fin en soi, tu dois les vivre comme la promesse d'autres états qui viendront par la suite, mille fois plus savoureux, à condition que tu saches qui tu es, afin qu'ils puissent se déployer.

Le sordide va revenir en force, dans les cent dernières pages, nous laissant pantelants, quoique prêts à arracher les yeux à ce mari monstrueux (c'est pas un peu trop, des fois ?...) 

Cuné parle d' "une immense tristesse poisseuse dont on craindrait la contagion"; 
Eva aime malgré "des scènes qui ne semblent pas plausibles et cohérentes" ; elle soulève la question d'une lectrice/admiratrice d'E. Reinhardt qui se considère vampirisée par l'auteur et va certainement lui coller un procès (long article de l'Express) ; problématique récurrente ces derniers temps...

Tout le monde ou presque semble avoir adoré (bel article de Fabienne Pascaud dans Télérama ) aussi, dix-huit mois après la sortie, osé-je cette critique enflammée. Le livre a fait son chemin et séduit beaucoup de lecteurs (ou faut-il dire de lectrices ) je ne lui ferai aucun tort...
 
MIOR.

ps: Papillon, promis, je lui laisserai une seconde chance ;-)

26 commentaires:

  1. Moi je lui ai laissé plusieurs autres chances mais rien à faire, je ne partage en rien l'admiration de Papillon pour cet auteur :)

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  2. J'avais été touché par la dernière partie (la plus dramatique, presque trop d'ailleurs parfois) mais toute celle concernant la rencontre merveilleuse avec Mr. Miracle m'avait semblé à peine digne d'un Harlequin tant c'était stupide et convenu.
    Pour une deuxième chance, Cendrillon n'est pas mal même si je n'avais pas non plus été convaincu à 100%.

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    1. ...J'ai pensé la même chose, à peu près dans les mêmes termes...

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  3. J'ai adoré et pourtant j'avais détesté un précédent de l'auteur. Et tu as raison quand Emmanuel Carrère se livre à ce genre de roman, c'est toujours réussi. Ici, j'ai vraiment aimé le style de l'auteur. Comme quoi, on n'a pas tous la même approche des livres ! C'est intéressant de lire des avis divergents.

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    1. Oui, je sais que ce livre à plu à beaucoup de monde ;-)

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  4. Moi qui pourtant aime les auteurs à looooooooongues phrases, j'ai eu du mal. Mais bon, je peux m"y faire. Cependant il s'agit pour moi d'un abandon (Paillon, je crois te l'avoir dit?) j'ai abandonné lors de l'épisode Meetic, pas crédible que la perle rare se cache là !!! Et aussi facilement trouvée (je m'interroge toujours, en règle générale, sur ces sites, comment un type aussi génial ne trouve-t-il pas chaussure à son pied dans la vraie vie?) Et donc j'ignorais qu'ensuite elle l'avait joué Princesse de Clèves? ^_^
    Si j'avais du temps je pourrais reprendre le roman, ou tenter Cendrillon.
    De plus j'ai du mal avec le nom en entier, et j'ai connu une personne le portant (pourtant il doit être rare)

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    1. ....effectivement, c'est un nom de roman !

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  5. J'ai toujours imaginé que ce roman n'était pas pour moi... je n'aime déjà pas ce genre lorsque c'est Sorj Chalandon qui écrit (Profession du père). Ton avis bien complet me le confirme sans doute aucun !

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    1. J'ai essayé de partir sans préjugé, néanmoins ....

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  6. C'est sûr que présenté comme ça, on fuit en courant ;-)
    Mais, pour ma part, il m'a semblé que Reinhardt se jouait vraiment du lecteur (de la lectrice ?) en prétendant partir du réel, en se mettant en scène et en multipliant les effets de réel, comme celui que tu cites. Il m'a semblé que la rencontre de l'homme par le biais de Meetic était un fantasme de l'héroïne, ou du moins que ça pouvait l'être. Finalement, on ne sait pas trop ce qui est réel et ce qui ne l'est pas : il faut toujours se méfier des écrivains !

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    1. Écoute , certaines choses m'ont vraiment exaspérée, je ne peux pas le cacher (et quel serait l'intérêt ?)

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  7. J'ai été très critique sur ce livre, j'ai détesté ce mélange de vérité et de création littéraire, même si cet auteur écrit bien.

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    1. Certaines pages sont fines et intéressantes, bien sûr, mais j'ai été tellement déçue après tant de billets et articles totalement dithyrambiques...

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  8. Pfiouh, n'en rajoutez plus, pas du tout envie de le lire celui-là ! Je n'aime pas les écrivains à "afféteries" et je fuis les descriptions conjugales malheureuses. Enfin non, ce n'est pas tout-à-fait ça, mais un mari 100% mauvais, ça ne peut pas exister, si ? Je préfère les situations en demi-teintes, où les torts sont partagés :))

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    1. ...Ici on comprendra que, d'une façon assez difficile à croire , l'héroïne s'est fourrée dans ce mariage catastrophique de son plein gré. Ok, cela n'est pas rare en effet. Mais je n'arrivais pas à admettre qu'elle ne tente rien pour en sortir (il y a bien des mauvais mariages, certes, et des renoncements cuisants, mais là on pousse le bouchon un peu loin tout de même, sous le couvert de "histoire vraie" ; je crois que cela que je n'ai pu dépasser cela )

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  9. Je suis limite désespérée, mais je vais rester digne... Je pourrais répondre point par point à tes arguments (par exemple si la scène avec l'amant parati si idéale c'est parce qu'elle est fanatsmée par celle qui l'a vécu et la raconte à l'écrivain, qui à son tour l'embllit ; et on peut supposer que si BO ne va pas plus loin avec cet homme, c'est qu'une part d'elle-même sait qu'elle a idéalisé et qu'elle serait forcément déçue par le réel - la scène finale est une pure invention, je crois, de l'auteur, qui offre une chance à celle qui est devenue son héroïne) mais je ne suis pas sûre que ça suffirait à te faire changer d'avis. Je trouve que c'est quand même un tour de force de l'auteur de nous accrocher jusqu'au bout (même quand on n'adhère pas à fond comme toi) et de nous faire littéralement vivre ce que vit cette femme. Mais je crois que Reinhardt est un écrivain qui a une telle personnalité et une telle singularité qu'il est normal qu'il ne plaise pas à tout le monde. Mais bon, je t'aime quand même !!!

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    1. Oups ! Il y a plein de fautes mais c'est parce que j'ai tapé trop vite !

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    2. Ouf, si tu m'aimes toujours alors tout n'est pas perdu ;-)
      Je trouve ton argument (sur l'amant) irrecevable ...tu t'en doutes ! En effet cette scène est hyper réaliste, riche en détails (ce qu'ils font, comment ils le font -du tir à l'arc à l'amour- ) pas du tout dans le registre du ressenti et des sentiments : ce sont les actions qui sont parfaites, donc incontestables. La sensation de perfection du moment est totale, qui peut croire que cette femme bafouée ne voudrait pas retrouver cela ?? ( ne serait ce que du point de vue "chimie de l'amour" forcément à son max dans une rencontre aussi bouleversante et providentielle ) . Je sais que je vais te trouer le coeur, mais vraiment c'est la minute Harlequin... Je suis restée jusqu'à la fin par respect pour cette femme (pour laquelle je n'avais guère pu développer de tendresse pourtant) mais j'ai détesté la narration que choisit de mener l'auteur, sensationnaliste et très faussement distanciée à la fois ...
      Dis moi sur quel titre je pourrais lui laisser une deuxième chance de me plaire , néanmoins ;-)

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    3. Mais la scène en question est réécrite par l'écrivain, c'est lui qui en fait une scène hyperréaliste. Toute la scène du tir à l'arc m'a bouleversée. Je ne sais pas comment tu peux comparer ça à Harlequin... Une telle richesse... Mais peut-être n'as -tu pas lu d'Harlequin depuis longtemps ? Lis Dicker et tu compareras, là on est dans du sous-Harlequin.
      Bref, je ne sais pas ce que je dois te conseiller d'autre de Reinhardt, je ne suis pas sûre que ça collera jamais entre vous ! Le Système Victoria est très bon, tout comme Cendrillon...

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    4. Ah, de grâce, ne convoque pas Dicker ici (sur ça au moins on est d'accord) ;-)
      Tu comprends bien que pour moi c'est tout le dispositif d'écriture qui me semble artificioel, faux, vicié ( c'est probablement au contraire ce qui a plu à ceux qui ont aimé le bouquin) . Pour moi, j'ai eu l'impression insupportable qu'on me demandait au nom du réalisme d'avaler beaucoup de choses artificielles et tarabiscotées . L'auteur a le droit de faire faire tout ce qu'il veut à ses personnages, dans la fiction ; dans le "romancé-vrai" c'est foutu dès que tu n'y crois plus, non ? C'est ce qui m'est arrivé . La suite , pathétiquement lamentable, de cette journée d'amour, je n'y ai pas cru non plus, tu vois...

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  10. avoir des avis aussi tranchés et opposés, voilà qui est intéressant :-)

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    1. ma déception a été cruelle, à la hauteur de tout le bien qui s'est dit de ce bouquin :-( j'avoue

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  11. J'ai adoré ce roman, j'ai été transporté par des pages et des pages poétiques et lyriques, et Bénédicte Ombredanne est un beau personnage ... j'ai toutefois été assez dégoûtée, comme toi, par l'épisode "Meetic" et je n'ai pas du tout compris ce qui l'empêchait de refaire sa vie avec "Miracle" comme tu le nommes avec humour. J'ai à la fois adoré et à la fois trouvé quelques passages longuets, et je suis, après coup (je l'ai lu à sa sortie)je suis assez d'accord avec ta critique sur les invraisemblances ...

    Je découvre ton chouette blog et le note dans mes liens ;-)

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    1. Je suis bien d' accord sur le fait que c'est un livre qui accroche son lecteur , qui se dévore au début , jusqu'à ce que l'incompréhension l'emporte ...les situations qui peuvent sembler psychologiquement aberrantes éloignent de Bénédicte Ombredanne , de plus en plus , et ont même créé pour moi une sorte de dégoût je l'avoue ...

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    2. ... Bienvenue à toi sur ce modeste blog très passionné ;-))

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Mior