mardi 26 avril 2016

" Le Grand Marin " de Catherine Poulain

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Alors voilà c'est balot j'avoue, je partais pour une semaine en Bretagne, et je me suis dit qu'emmener un Grand Marin ne pouvait pas nuire. 
La quatrième de couv' promettait du poisscaille et de la romance. 
Il s'avéra que du poisson j'en ai vu passer au point d'envisager de devenir végétarienne. Pour la romance, bon...

C'est un premier roman. C'est un témoignage. C'est toute une vie de baroudeuse qui est évoquée entre les lignes. J'aurais bien tort de me moquer. Même si on peut vite penser qu'il y a dans cette fuite en Alaska autant de renoncement que de courage. 
En plus ça commence bien :

- Mais à quoi exactement je dois faire attention ?
- A tout. Aux lignes qui s'en vont dans l'eau avec une force qui t'emporterait si tu te prends le pied, le bras dedans, à celles qu'on ramène qui, si elles se brisent, peuvent te tuer, te défigurer... Aux hameçons qui se coincent dans le vireur et sont projetés n'importe où, au gros temps, au récif que l'on n'a pas calculé, à celui qui s'endort pendant son quart, à la chute à la mer, la vague qui t'embarque et le froid qui te tue... (p.37)

Si le grand gars maigre le veut bien, cela va durer toujours ainsi, avancer sur l'océan noir, la mer de Béring. Que je donne mes forces jusqu'à mourir à la vie d'avant, ou à mourir tout court, que l'usure et l'exténuement me polissent jusqu'au cristal, ne laissant que la mer en moi, sous moi, autour de moi, et l'homme-lion de chair et de sang qui tient tête à la vague, planté sur le pont, sa crinière que le vent secoue en même temps qu'il fait claquer les haubans, la plainte folle des mouettes qui tournoient, vrillent et plongent, tourment rauque que le vent enfle puis étouffe. (p.123)

La petite Frenchie qu'a voulu aller pêcher en Alaska se fait bizuter. On ne lui fait pas de cadeaux, elle dort par terre dans le carré parce que dernière arrivée, endure le froid, le manque de sommeil, les paquets de mer en travers de la gueule, le travail très -parfois trop- physique. Elle se blesse, gravement. 
Elle vit tout cela dans une sorte d'extase mystique, que l'on peut adorer ou trouver chelou... 

La serveuse nous a amené deux bières. Rick se tait.
- Je veux me battre, je continue dans un souffle, j'veux aller voir la mort en face. Et revenir peut-être. Si je suis capable. (p.332) 

- Il faudrait trouver un équilibre, je dis, entre la sécurité, l'ennui mortel, et la vie trop violente.
- Il n'y en a pas, il répond. C'est toujours tout ou rien. (p.333)

...une fois de plus j'ai senti l'humiliation d'être femme parmi eux... (p.327)

- On a eu les pionniers , puis des hors-la-loi qui cherchaient à se faire oublier. Aujourd'hui on a de tout : ceux qui fuient un drame  ou une saloperie qu'ils ont faite. Pour finir, on se coltine tous les révoltés, tous les tordus de la planète qui veulent recommencer une nouvelle vie. Et les rêveurs aussi, comme toi. (p.306).

- On ne veut pas de gens comme toi ici. On est bien entre nous. On ne veut pas de touristes qui viennent faire une expérience, se taper des mecs et raconter après qu'elles ont connu l'extrême.
Je me suis levée. Mon tabouret s'est renversé. J'étais toute rouge, la lèvre tremblante. J'ai marché d'un pas hésitant vers la sortie. On aurait cru que j'étais saoule. (p.309)

Entre temps, de l'alcool il y en aura eu, des tonneaux de bière, des litres de vodka... L'alcool ou le crack sont là pour passer le temps à terre, quand on erre totalement désoeuvré entre deux saisons de pêche, et que les angoisses existentielles vous re-sautent à la gueule , peut-être pires que la prise de risque réelle à bord. Quand les taiseux essayent maladroitement de se donner du bon temps et de partager quelque chose de plus que des beuveries et des cigarettes.

A bord, dans les pages 200 en particulier, il y a tout de même de grands creux. Rien n'est plus monotone que cette vie de pêcheur, sur la Boring Sea comme ils la surnomment. C'est dur, froid, mouillé, et comme un jour sans fin. C'est violent aussi, façon vieil homme et la mer : 

J'empoigne un flétan. Je serre les dents, cheveux dégoulinants de mer et de pluie. Je l'ai saisi à bras le corps et je tente de le soulever jusqu'à la table de découpe, une planche clouée en travers de la lisse et du rebords de cale. Il est bien trop grand, il glisse entre mes bras, la houle me fait perdre l'équilibre et la masse mouvante des corps qui couvrent le pont, sur lesquels je bute, nous tombons ensemble, je ne l'ai pas lâché. C'est une embrassade étrange dans le vent et les paquets d'eau qui nous frappent en rafale (...) Un instant je pense que nous avons assez pêché, que la mer se fâche et qu'il faudrait s'arrêter. Ne pas tuer davantage. (p.344)

Je l'ai lu vite, sans reprendre mon souffle. Je n'ai pas tout aimé, les paumés me font peur. Mais c'est une expérience, ce récit. Après des centaines de "Thalassa" avachie sur mon canapé j'avais bien compris que sur toutes les mers du monde les pêcheurs sont des gueux et des rois, des maudits et des exaltés. Catherine Poulain vous le racontera. Accrochez vous, ça va secouer.

MIOR.




32 commentaires:

  1. Pas franchement sûre d'être tentée !!!!

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    1. il faut avoir envie de prendre la mer, et aussi de boire beaucoup de bières ;-)

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  2. Super ! Il est quelque part à la maison .....j'aime les paumés donc tu vois, ça devrait marcher pour moi
    Attila

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    1. moi je suis une poule mouillée, mais je ne suis pas sûre que ça explique tout non plus ;-)

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  3. Bon, j'avoue, la mer, je l'aime plate avec beaucoup de soleil... et un bon bouquin (surtout !)
    Quant à la bière... et bien je préfère un bon petit verre de valpolicella, par exemple...
    Je crois que ce livre n'est pas pour moi !

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    1. J'étais intriguée par le buzz autour de ce bouquin, que je lis dans le cadre de mon cercle de lecture IRL ; je pense qu'il peut fasciner...ou tomber des mains éventuellement. Le masochisme quasi expiatoire de Lili m'a posé problème je l'avoue

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  4. je dois partir bientôt sur les flots, je vais le mettre dans ma liseuse .Déjà la souris jaune m'avait donné envie
    http://sourisjaune.over-blog.com/2016/04/le-grand-marin.html

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    1. Oui, c'était un joli billet en effet . La couverture fait sacrément envie aussi ;-)

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  5. Il me tentait beaucoup à sa sortie, mais réflexion faite, je ne suis pas sûre qu'il me plairait.

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    1. Il y a eu bcp d'enthousiasme autour de ce premier roman ...honnêtement c'est inégal

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  6. Ton "euh, vous aimez le flétan" sur facebook m'a forcément attirée ! :D
    En l'occurrence, comme toi, le buzz autour de ce bouquin, surtout venant du Matricule des Anges que je respecte au plus haut point, m'a titillée... Et puis je l'ai trouvé en librairie et le style m'est tombé des mains. J'ai pas poussé plus loin, je l'avoue, mais les quelques pages que j'ai lues ne m'ont vraiment pas semblé à la hauteur des éloges critiques dans la presse. J'ai dû louper un truc. Cela dit, je suis pas sûre que ta chronique m'invite à réessayer (malgré la bière à gogo !)

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    1. Ah ah ! J'aime moi aussi le Matricule des Anges , mais ne tombe pas toujours d'accord avec eux pour autant :-(
      Il se dégage une certaine énergie de ce bouquin, de cet itinéraire, c'est indéniable ; mais par ailleurs, Lili l'héroïne est aussi comme une sorte de travailleur à la chaîne en plein air ! On la voit dans une scène qui a fini par me coller la gerbe éviscérer à tour de bras des poissons plus gros qu'elle ...c'est juste une scène digne d'un abattoir , j'ai bcp de mal à trouver ça "romantique", Wild West, Jack London et tutti quanti

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  7. Très intriguée, puis non. Re-tentée, puis finalement, non. Trop d'hésitation, ce n'est pas bon signe!

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    1. Hey, ravie de te voir passer par ici !

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    2. ...mais pourtant , tu es assez "NatureWriting" , cela pourrait te plaire je pense ?

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    3. ...quoique...voir le comm précédent en reponse à Lili !

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  8. Ton billet est est beaucoup moins enthousiaste que d'autres ! Je ne suis guère attirée par la pêche mais bon, si je tombe dessus, pourquoi pas ?

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    1. ...euh, oui je sais, j'ai l'habitude de toujours dire ce que je pense (ressens) :-))
      Sur ce bouquin, je reste réservée. Peut-être n'est-il juste "pas pour moi", sans démériter pour autant

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  9. C'est la mer qui prend l'homme (tatata!)
    Bon, à tenter en bibli, en dépit de ce qu'en disait Le masque et la plume

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    1. Le Masque était très partagé , certains avaient vraiment aimé , d'autres pas du tout en effet

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  10. CLARA ET LES MOTS :
    Pour moi, ce livre décrit avec réalité la vie des marins-pêcheurs. La solitude, l'éloignement,l'entraide également, les jours de pêche qui certaines fois se ressemblent..? Mon beau-père ayant été marin-pêcheur sur un thonier, j'ai retrouvé dans ce livre ce qu'il nous disait de cette vie à part.

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    1. oui, j'avais lu ton billet ;-) . Ne vois aucune condescendance dans mon regard sur cette profession ! mais simplement j'ai pu être agacée par certaines ambivalences de l'héroïne de Cath. Poulain qui cherche la liberté, susdit, et s'abrutit dans une vie de labeur extrêmement dur, par exemple. Que ça soit en Alaska ne change rien à l'affaire (pour moi) ; elle est en cavale, ok, elle fuit quelque chose, on le saisit bien, j'aurais aimé d'ailleurs qu'elle nous en dise plus sur Manosque les Couteaux par exemple (on est loin de la Manosque de Giono, lol) Elle rend bien la monotonie de la vie en mer...alors on s'ennuie parfois (et pourquoi pas d'ailleurs) . Ce sont tous ces points réunis qui résument ma...perplexité? ou mon manque d'enthousiasme vis à vis de ce bouquin, en somme

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  11. Ah ? Il y a un buzz autour de ce titre ? j'ai dû passer trop de temps la tête dans les bouquins, moi ! Pour ce titre, je crains l'overdose de poissons ( et de bières )... Rien à voir, mais c'est quoi, le matricule des anges ?

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    1. Alors... le Matricule des Anges est un magazine littéraire indépendant, que l'on trouve dans certaines librairies, certains kiosques, et surtout sur abonnement . Ils sont basés à Montpellier, loin des coteries germanopratines, et ils défendent une littérature plutôt exigeante, voire intello. Le Grand Marin y a eu une belle critique, en 4ième de couv'. Mais il a aussi été commenté ( à charge et à décharge ! ) au Masque et La Plume , et puis Cath.Poulain invité à La Grande Librairie. Le livre a été abondamment couvert par la presse, à qui il a bcp plu , en général

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  12. Oui, on en parle vraiment beaucoup de ce livre, ce qui m'incite à la méfiance (mais que tu en parles, toi, non !)... J'ai du mal à imaginer qu'on puisse tout laisser pour partir sur un bateau, pendant des années. De plus, à chaque fois que je lis des extraits, le style ne me parle pas trop... mais ce ne sont que des extraits !

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    1. Cette fille a bourlingué , c'est sûr ....elle a fait preuve d' un courage certain ...on sent qu'elle est partie pour échapper à quelque chose, ça ne tournait pas rond à Manosque les Couteaux (brrrr, rien que l'invention de ce nom...)

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  13. J'aime ton billet, et j'aime encore plus ta conclusion. A l'heure où j'écris ce commentaire, tu es peut-être en Bretagne et donc sous la pluie, comme moi... J'espère que ça ne secoue pas trop ;-) Kenavo !

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    1. Il pleut...mais Dieu merci ça ne sent pas le poisson ;-)

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  14. Je viens de lire ton billet après avoir lu le livre. Je suis d'accord avec toi sur de nombreux points et j'adore ta phrase avec "les gueux et les rois...".

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    1. Rho, merci ... Les travailleurs de la mer sont partout des maudits...

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Mior