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lundi 10 octobre 2016

" Petit Pays " de Gaël Faye

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Coup d'essai , coup de maître ! Pépite !!

Je n'aurais peut-être pas été spontanément vers ce bouquin si une amie ne me l'avait collé dans les mains. OK, le prix Fnac titillait ma curiosité, mais un rappeur qui écrit son premier livre, outch... 
Eh bien je confirme -après tant d'autres- que c'est un livre formidable.

Gaël Faye réussit ce petit exploit de nous parler d'enfance sans mièvrerie, de nous parler d'Afrique sans misérabilisme, de nous parler des massacres du Rwanda sans pathos mais le tout avec une justesse, une finesse et une simplicité impressionnantes. 

Sa langue est colorée , goûteuse, pleine d'images et de couleurs. 

Dès le poste frontière, on changeait de monde. La retenue burundaise laissait place au tumulte zaïrois. Dans cette foule turbulente, les gens sympathisaient, s'interpellaient, s'invectivaient comme dans une foire au bétail. Des gosses bruyants et crasseux lorgnaient les rétroviseurs, les essuie-glaces et les jantes salies par les éclaboussures de flaques d'eau stagnante, des chèvres se proposaient en brochettes pour quelques brouettes d'argent, des filles-mères slalomaient entre les files de camions de marchandises et de minibus collés pare-chocs contre pare-chocs pour vendre à la sauvette des oeufs durs à tremper dans du gros sel et des arachides pimentées en sachet, des mendiants aux jambes tire-bouchonnées par la polio réclamaient quelques millions pour survivre aux fâcheuses conséquences de la chute du mur de Berlin et un pasteur, debout sur le capot de sa Mercedes bringuebalante, annonçait à tue-tête l'imminence de la fin des temps avec, à la main, une bible en swahili reliée en cuir de python royal.

La construction du livre est parfaite, laissant éclater seulement dans les cinquante dernières pages le drame des Tutsis pendant cet horrifique printemps 1993. 
Je n'avais jamais rien compris , je l'avoue, à ce qui m'apparaissait comme un des massacres de masse les plus répugnants de ce vingtième siècle qui n'en aura pourtant pas manqué. 
J'ai l'impression de m'en être approchée grâce à Gaby, ce gamin de onze ans "haut comme trois mangues", fils d'un français et d'une rwandaise, élevé au Burundi dans les années 80 (où bien des Tutsis s'étaient refugiés après des exactions dès 1959 au Rwanda)

A Bujumbura, c'est d'abord une enfance heureuse, le lycée international, l'impasse où l'on fait les quatre cent coups avec les copains, rien de bien méchant, cinq potes comme les doigts de la main qui se marrent et apprennent la vie. Gino, comme lui métis mais bien plus politisé, le préféré.

Gino, le seul enfant que je connaissais qui, au petit déjeuner, buvait du café noir sans sucre et écoutait les informations de Radio France internationale avec le même enthousiasme que j'avais à suivre un match du Vital'O Club. Quand nous étions tous les deux, il insistait pour que j'acquière ce qu'il appelait une "identité". Selon lui, il y avait une manière d'être, de sentir et de penser que je devais avoir. il avait les mêmes mots que Maman et Pacifique et répétait qu'ici nous n'étions que des réfugiés, qu'il fallait rentrer chez nous, au Rwanda.

Les parents de Gaby se séparent; entre tristesse et inquiétude, Gaby murit.

Ce pays était fait de chuchotements et d'énigmes. Il y avait des fractures invisibles, des soupirs, des regards que je ne comprenais pas.

 Les sous-entendus politiques deviennent de plus en plus pesants , l'ambiance se dégrade et le gamin tente de comprendre entre silences et non-dits ce qui est en train de se jouer dans la société, l'antagonisme hutu et tutsi, infranchissable ligne de démarcation qui obligeait chacun à être d'un camp ou d'un autre. 


Tout cela finira par lui exploser à la figure, le pays bascule dans la guerre civile et le Rwanda vers cette incroyable boucherie. 

Comme un aveugle qui recouvre la vue, j'ai alors commencé à comprendre les gestes et les regards, les non-dits et les manières qui m'échappaient depuis toujours.

Gaël Faye sait en dire assez pour nous faire comprendre sans s'appesantir, sans forcer le trait. 
De la haute voltige.

L'épilogue, vingt ans après, est tout simplement bouleversant. 
Le génocide est une marée noire, ceux qui ne s'y sont pas noyés sont mazoutés à vie.


Partez au "Petit Pays" dès que vous le pourrez, croyez m'en.

MIOR.

PS : marre de ne lire que des critiques enthousiastes ? Allez seulement Ici ...
(mon honnêteté intellectuelle est sans limite ;-) 

mardi 5 mai 2015

" Vernon Subutex " de Virginie Despentes





















Bon , alors dès la première page tu sais que ce n'est pas vraiment le bouquin qui va te remonter le moral. 
Ou vraiment pas, plutôt. Mais bon, on ne va non plus lire que des bluettes non plus...alors on s'accroche et on y va. 

De Virginie Despentes je n'avais rien lu jusque là. Réputée trash, son écriture faisait probablement un peu peur à la Madame Proprette que j'abrite à l'insu de mon plein gré. Et puis l'autre jour à La Grande Librairie, Virginie Despentes m'a tapé dans l'oeil : sa classe, sa précision, son calme totalement non cathodiques m'ont séduite et j'ai décidé de dépasser mes préjugés.

Tant mieux. 
Un grand coup de point dans le sternum, voilà ce qu'est cette lecture.
Abrasive, sombre, dérangeante parfois. Mais extra-lucide. 
Si vous n'avez pas peur de regarder en face notre société d'ultra moderne solitude, ce livre est pour vous. 

Vernon Subutex, c'était son pseudo de disquaire. Il a tenu boutique du côté de République pendant plus de vingt ans. A l'enseigne de "Revolver" . Tous les gars passaient par là, racontaient leurs aventures de rockers, partageaient un peu plus qu'une discussion avec ce gars pas chiant et qui connaissait bien son boulot. C'était sa vie , il l'aimait bien, ou plutôt il ne se posait même pas la question. 
Et puis il y a les premiers amis que tu perds , ça, ça te flanque un de ces coups de vieux... Plus tard c'est sa boutique que Vernon perd, puis son appart, ça va vite ces trucs là... L'est pas bilieux , Vernon, se dit qu'il va retomber sur ses pattes... C'est un type à la coule qui a de beaux yeux et qui a la chance de n'avoir pas grossi en vieillissant

Vernon est resté bloqué au siècle dernier, quand on se donnait encore la peine de prétendre qu'être était plus important qu'avoir. Et il ne s'agissait pas toujours d'une hypocrisie. Il a passé sa vie avec des filles qui se foutaient de savoir qu'il était interdit bancaire

Et voilà c'est parti : de cette dégringolade un peu pathétique mais qui ne semble pas si irrémédiable, Despentes va tirer le portrait d'une certaine société, très parisienne certes, et assez branchouille, mais pas seulement. Il n'y a pas de mépris de classe dans son regard,ce qui lui évite de n'être qu'une insupportable bobo qui regarderait "de haut". Elle met les mains dans le cambouis, on se doute qu'elle en a bavé elle-même...

 Alors c'est vrai , si vous ne vous êtes jamais drogué , prostitué, si le monde du porno se passe de vous, au début vous êtes un peu largués, mais vous comprenez peut-être aussi que vous avez eu la chance d'être épargné , d'une certaine manière ...

 Sacrée galerie de portraits : le scénariste  bien-pensant mais facho dans sa tête qui vitupère intérieurement au Monoprix, Lydia Bazooka la journaliste de rock désinhibée, Kiko le trader ultraspeed, la Hyène qui organise des lynchages médiatiques contre finances et sans états d'âme, Marcia le brésilien-brésilienne qui sera le dernier grand coup de coeur de Vernon, Patrice qui ne sait parler qu'avec ses poings -j'en ai eu  mal au ventre- Olga la sdf avec une conscience de classe, Noël le jeune faf qui range toute la journée les fringues chez HetM dans une rage grandissante, et puis la maman d'un ami d'enfance qui est bouleversée de croiser Vernon dans un jardin public, et qui nous bouleverse à son tour...

Emilie était un mec de la bande . Quand elle montait dans un camion, c'était en portant son ampli. Elle était fière de tenir l'alcool, elle avait de l'humour, une belle collection de disques et pas peur de se la donner, sur scène. Adoptée. Puis le groupe avait splitté. Le magasin de disques avait fermé. Les uns et les autres avaient fait leur vie. Et les copains avaient oublié de l'appeler. (...)  Elle est submergée par une tendresse qui n'a rien à voir avec du désir, qui n'est pas celle non plus qu'on porte aux enfants. Une tendresse de femme adulte dont le caractère ploie devant la fragilité de l'autre. Elle lutte pour ne pas pleurer. Ca fait peu de temps qu'elle y arrive (...) 
Les femmes évoluent avec l'âge. Elles cherchent à comprendre ce qui leur arrive. Les hommes stagnent, héroïquement, puis régressent d'un seul coup. Plus ils prennent de l'âge plus l'amour et le sexe sont liés à l'enfance.

Les gens qui ne sont pas de la partie ne comprennent pas. Ils pensent qu'il étudie des entreprises. Kiko est un sprinter. Il réagit au centième de seconde, il marche au rythme des machines. Black holes. Un krach boursier dure une seconde et demie. Les bénefs se comptent en milliards. Ou les pertes. Et tu es responsable. C'est l'infra-instabilité. Pas le temps de toucher le sol, il vire au diapason du logarithme. Branché sur une pulsation souterraine, que l'humain lambda ne perçoit pas. Il réagit calé sur la vitesse du son. Ca se compte en milliards , et ça se compte en secondes.

Patrice met la radio et allume son ordinateur. C'est ce qu'il fait tous les matins. Il sait que ça le rend fou. Dans les années 80, quand il a commencé à acheter la presse et écouter la radio , c'était différent. Il y avait des points de colère, mais il y avait aussi des journalistes qu'il aimait lire ou écouter. Le rapport aux médias n'était pas exclusivement constitué de défiance et d'hostilité. Aujourd'hui (...) ça lui rentre dans le cerveau, en tentacules empoisonnés, et ça ne génère aucune analyse, juste de la fureur. Une envie, d'en découdre, en bloc, une nausée morbide. Il n'a pas envie de joindre sa voix à la cohorte, il n'a pas envie d'ouvrir un blog pour déverser sa bile, il n'a pas envie d'ajouter au flot de merde sa petite crotte de débile. Mais il est incapable de s'arracher à la fenêtre, ouverte. Il a l'impression, chaque matin, de s'asseoir et regarder le monde pourrir. Et des élites dirigeantes, nul ne semble prendre conscience de ce qu'il y a urgence à faire machine arrière. Au contraire, on dirait que tout ce qui les préoccupe, c'est foncer vers le pire, le plus rapidement possible. 

Despentes parle beaucoup de l'impuissance, l'impuissance à mener sa vie , à ne pas pas subir, et à ne pas se corrompre au contact d'une certaine laideur du monde .
Tout le monde en prend pour son grade, hommes/femmes, jeunes/vieux. C'est en ce sens que ce n'est pas manichéen mais honnête. C'est hyper rythmé, les phrases font mouche , les tableaux s'enchaînent sans lasser. 
C'est cash aussi , bien sûr, on appelle un chat un chat.
J'aurais adoré avoir la bande-son ! (quand on en est à Janis Joplin et Jimi Hendrix , ça va mais ensuite je suis larguée ;-) dommage.

 Il y a une pseudo histoire de cassettes -testament d'un rocker célèbre qui font courir pas mal de monde aux basques de Vernon, mais ce n'est qu'un prétexte , on s'en tape un peu. C'est juste un fil conducteur qui permet des changements de focale. 
On pourrait penser que Vernon manque un peu d'épaisseur, mais je pense que c'est un procédé très maîtrisé qui permet de convoquer tous ces personnages, qu'il croise et ne juge pas. 
Vernon c'est le gars pas chiant qui comprend un peu tout le monde.
Avant même d'être à la rue , on sent qu'il avait commencé à flotter déjà un peu beaucoup...

La suite sort ces jours-ci mais ce tome 1 peut très bien se suffire à lui-même. 
Très belle fin d'ailleurs, les deux dernières pages sont magnifiques...

Si j'ai lu les excellents billets de Micmélo, Papillon, Cuné , par exemple, ou celui de Gonzaï  (webzine) je trouve ce livre bizarrement sous-chroniqué dans la blogo . 
Bon , noir c'est noir, d'accord. Mais j'ai un peu de mal à comprendre  tout de même.

Balzac est souvent évoqué dans les commentaires sur ce bouquin. Moi j'ai pensé à Houellebecq .
Alors ça n'aurait pas dû me plaire. Mais j'ai adoré .

MIOR.


Ici une belle interview (Télérama) et ici celle des Inrocks (Janvier 2015)

Enfin, dans cette interview-vidéo-fleuve de Rue 89, pas récente mais intéressante , écoutez les minutes 18 à 20'30 si les questions de traduction vous intéressent , ça clashe ...