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mardi 23 juin 2015

" Voyage au phare " de Virginia Woolf


Titre original : "To the lighthouse " , traduit le plus souvent par "La promenade au phare".

Ici dans la traduction de Magali Merle pour l'édition  de La Pochotèque (Le Livre de poche)


Je ne suis malheureusement pas capable de lire Virginia Woolf dans le texte...





Il est des textes dans lesquels on entre comme dans une cathédrale. 
Naturellement le silence se fait, on sent la fraîcheur de l'air, on lève le regard pour apprécier la lumière colorée par les vitrails, et quelle que soit ses convictions spirituelles on se sent élevé, emporté vers le haut. 
La parenthèse peut ne durer que quelques minutes, on ressort, on s'ébroue, on retourne vers du trivial ; mais la pause a eu lieu, il s'est passé quelque chose, on a été transporté .
Virginia Woolf -dont je suis loin de connaître tous les textes-  me fait immanquablement cet effet-là. 
Il y a les bouquins et puis il y a la littérature, pas de doute...
Littérature : "ensemble des oeuvres écrites auxquelles on reconnaît une finalité esthétique"

Pas besoin d'une bonne histoire pour cela . Ici , en effet presque rien : une maison de vacances au bord de la mer, une famille, des invités, de nombreux enfants, une mère, centrale dans le dispositif, à qui le plus jeune réclame une expédition au phare voisin. 
Et puis, le temps et la mort qui passent, la maison qui se recroqueville telle une coquille vide, mais qui finira par s'animer de nouveau ? ...

Virginia Woolf commence "To the lighthouse" en 1925. 
Elle transpose sur l'écossaise Ile de Skye ses souvenirs de St Ives, Cornouailles, où la famille Stephen avait ses habitudes. Elle écrit une sorte de tombeau à la mémoire de sa mère, trop tôt perdue ; ici Mrs Ramsay.

Lorsqu'elle interrogeait le miroir, et voyait, à cinquante ans, ses cheveux gris, sa joue creuse, elle se disait qu'elle aurait pu, peut-être, tirer un meilleur parti des choses -de son mari; de l'argent; des livres de son mari. Mais pour sa part , jamais de la vie elle ne regretterait une décision prise, n'éluderait les difficultés; ne se soustrairait aux obligations (...)

On venait la trouver, naturellement, puisqu'elle était femme, toute la journée, tantôt pour ceci et tantôt pour cela; l'un avait besoin de ceci, l'autre de cela; les enfants grandissaient; elle avait souvent l'impression de n'être qu'une éponge imbibée d'émotions humaines (...)

Ah, mais elle n'avait surtout pas envie de voir James tant soit peu grandir, ni Cam non plus. Ces deux-là, elle aurait voulu les garder tels quels, pour toujours, démons d'espièglerie, anges de félicité, ne jamais les voir se transformer en monstres à longues jambes. Une telle perte , rien ne la compensait (...)

Elle avait l'impression d'avoir tout dépassé , d'avoir tout connu, d'avoir tout épuisé , tandis qu'elle servait le potage, comme s'il se trouvait-là un tourbillon, dans lequel on pût être, hors duquel on pût être ; et qu'elle se situât en dehors 

 (...)et, la main sur la porte de la chambre des enfants, elle éprouva cette communauté de sentiments avec autrui que donne l'émotion 

Mais quel magnifique portrait de femme ! ...

Virginia Woolf procède avec de très courts chapitres, tels des vignettes , passant avec fluidité d'un personnage à l'autre. Tandis que la dernière phrase s'enchaîne avec la première du chapitre suivant, tel un kaléidoscope secoué nous passons tour à tour par le flux de conscience de chacun des personnages présents. 
C'est un procédé fascinant et légèrement vertigineux pour le lecteur. 
La complexité et l'ambivalence permanente des émotions , pensées, sentiments éprouvés et retracés ici donnent un peu le tournis. On est dans l'infiniment petit (dans le sens du quasiment indicible). Et pourtant...

Une amie psychiatre me disait qu'elle ne peut pas lire V.Woolf car elle sent entre les lignes la malade en elle ... oui , certes, on est dans le ressassement , l'épluchage du moindre état de conscience et l'hypersensibilité la plus extrême, mais quel talent ! 
A l'heure actuelle , on conseillerait certainement à Mrs Ramsay/ V.Woolf de pratiquer la méditation, de lâcher-prise, de se soigner en un mot ... 
Bien sûr , nous pensons à la fin tragique de l'auteur , au détail terrible des pierres dans les poches au moment de se jeter dans l'Ouse, à la lettre magnifique laissée à Leonard son époux quand nous la lisons...

Je suis réellement pétrifiée d'admiration devant l'oeuvre de Virginia Woolf  et ai hésité à "commettre" un billet ; merci à Keisha ;-) pour son amicale sollicitation.
Lisez aussi le très beau billet de Dominique. 


MIOR.



Avec ce grand texte ma troisième participation au Mois Anglais


Première participation !