dimanche 12 juin 2016

" Anima " de Wajdi Mouawad

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Je ne m'en remets pas. 
Je suis entrée dans cette lecture à petits pas.
Je n'arrive plus à en sortir. 
Elle me hante.


La scène inaugurale affiche la couleur : un homme rentrant chez lui trouve sa femme enceinte sauvagement assassinée. Poignardée et profanée. C'est dégueu, "bestial" serait-on tentée de dire. 

Tiens, au fait, c'est le chat qui nous raconte l'affaire, car le bonhomme, lui, est tombé dans les pommes. Ce qui se conçoit aisément. Ce sont des moineaux qui nous racontent la suite de l'histoire, depuis la fenêtre de la chambre d'hosto où il a été emmené. Puis le poisson rouge du coroner chargé de l'enquête, lequel dit à l'homme "...on va s'épargner les photos. Il y a une limite au supportable".
Bien ; on est d'accord. 
On est à Montréal, Québec, il fait froid lors de l'enterrement de Léonie -raconté par les corbeaux. 

L'homme porte un étrange prénom, Wahhch. Il part sur les traces du principal suspect, un indien Mohawk. Très bien, une chasse à l'homme, se dit-on. Il va y avoir de grands espaces, de la tension , et une bonne vengeance bien comme il faut, il n'a plus rien à perdre ce gars-là. 
Le coup du récit par les animaux , on trouve ça malin, bien vu, mais bon, frappé au coin de l'anthropomorphisme, tout de même. Un certain rousseauisme pourrait même pointer le bout de son nez, et là on ricane un peu , on ne nous la fait pas, l'homme est un loup pour l'homme et toute cette sorte de choses... facile.
Très vite néanmoins on sent que l'homme a une connexion particulière avec les animaux, ou plutôt les animaux avec lui, c'est assez étrange, ils semblent tous le reconnaître comme l'un des leurs. 
Comme le chat extra qui philosophe p.194 "les humains sont sous le joug d'une malédiction qui les exile sans cesse de leur bonheur" dans un bouge où notre homme se trouve en train de boire pendant qu'une partie de bras de fer féminin voit s'affronter Genocida Linda et Melissa The Rock. Surréaliste.

Tout cela vire grabuge, depuis la réserve canadienne il faut rapidement exfiltrer Wahhch vers les US. D'autres que lui cherchent aussi Rooney, l'assassin de Léonie , qui est tout sauf un enfant de choeur. On s'en doutait un peu. Plusieurs meurtres aux modes opératoires barbares ponctuent son chemin comme des petits cailloux.
Wahhch trace la route , il téléphone souvent à son père , dont on comprend qu'il est une figure importante dans sa vie, un repère, un ancrage.

Partout les animaux le décryptent. 
Une chienne dit : "c'est moi la première qui ai senti sa présence. J'ai entendu le bruit de ses pas, deviné sa silhouette dans l'obscurité. J'ai aboyé. Il est entré en silence dans le halo du lampadaire, homme-oiseau, portant à hauteur de poitrine ses propres ailes brisées."
Un cheval commente : "il a écrit jusqu'à l'aube et s'est couché au matin. il a fermé les yeux sur lui-même, pour ainsi dire, mais quelque chose en lui, qui compte les heures et attend son tour, ne s'est pas endormi."
Les animaux forment le choeur antique de la tragédie, en somme.

Mais quand une femme parle à Wahhch, elle dit, elle : "je ne sais pas trop ce que tu cherches, je ne sais même pas si tu le sais toi-même, mais un conseil, qui n'est même pas un conseil, mais une conviction : il n'y a rien de plus grisant que de se sentir dangereux et puissant à la fois. Savoir que l'on peut tuer celui qui est en face de nous, savoir cela, savoir que ça ne dépend que de notre volonté si l'autre garde sa vie enfermée en lui ou non, ce savoir-là, cette conscience, c'est la plus puissante drogue que l'humanité ait jamais inventée. Oublie pas ça : Rooney aime faire peur. Il aime qu'on soit effrayé par lui. Il aime avoir le pouvoir sur la vie des gens qu'il rencontre. Ca, cet instinct-là, bien plus que le rire, c'est le propre de l'humain." 

On planque Wahhch dans une bétaillière avec des chevaux en route vers l'abattoir, pour lui faire passer la frontière. Une des scènes marquantes du livre, très cinématographique, que je me garderai bien de vous raconter. 

Et là : on est à mi-bouquin, je trouvais le récit brillant mais un peu froid, un peu gore aussi parfois (oh my god, si j'avais su) et tout d'un coup ça s'accélère, ça part en vrille et je suis littéralement happée. Plus de distance, plus de retenue, je comprends -comme lui- que Wahhch est sur la trace, terrible, de sa propre histoire, celle-ci infiniment dure, douloureuse, dramatique : Wahhch est arrivé il y a longtemps du Liban, sa famille a été massacrée à Chatila, et lui sauvé providentiellement, petit enfant de la fosse aux chevaux. 
Ce sont maintenant les noms de lieux (les villes américaines de Thèbes, Illinois; Carthage, Missouri; Eureka, Kansas; Ulysses, Kansas; Genesee,Colorado; Last Chance, Colorado ) qui seront les petits cailloux qui guideront Wahhch vers la découverte qui l'anéantira et le fera renaître paradoxalement.

Je ne corne plus aucune page, j'avance , je dévore ET POURTANT: le récit est de plus en plus dur, certaines pages sont insoutenables, lues en diagonale avec les cheveux dressés sur la tête et la nausée aux lèvres.
L'épilogue sera terriblement en adéquation avec toutes les symboliques du récit, et les animaux une fois de plus au rendez-vous. 
Tout prend sens, et le soupçon que j'avais d'une forme de complaisance s'efface, Wajdi Mouawad aura voulu au fond écrire son Histoire de la Violence, et la mauviette que je suis lui dit merci pour un roman profond et brutal au-delà du raisonnable. Insupportable et magistral.


Merci à l'amie libraire qui me l'a mis entre les mains.

  
Et maintenant n'allez pas dire que je ne vous avais pas prévenus.

MIOR.


Page d'accueil du site de Wajdi Mouawad :

 Le scarabée est un insecte qui se nourrit des excréments d’animaux autrement plus gros que lui. Les intestins de ces animaux ont cru tirer tout ce qu’il y avait à tirer de la nourriture ingurgitée par l’animal. Pourtant, le scarabée trouve, à l’intérieur de ce qui a été rejeté, la nourriture nécessaire à sa survie grâce à un système intestinal dont la précision, la finesse et une incroyable sensibilité surpassent celles de n’importe quel mammifère. De ces excréments dont il se nourrit, le scarabée tire la substance appropriée à la production de cette carapace si magnifique qu’on lui connaît et qui émeut notre regard : le vert jade du scarabée de Chine, le rouge pourpre du scarabée d’Afrique, le noir de jais du scarabée d’Europe et le trésor du scarabée d’or, mythique entre tous, introuvable, mystère des mystères. 
Un artiste est un scarabée qui trouve, dans les excréments mêmes de la société, les aliments nécessaires pour produire les œuvres qui fascinent et bouleversent ses semblables. L’artiste, tel un scarabée, se nourrit de la merde du monde pour lequel il œuvre, et de cette nourriture abjecte il parvient, parfois, à faire jaillir la beauté.
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22 commentaires:

  1. De cet auteur, j'ai lu et vu "Incendies", qui m'avait aussi happée (et pourtant quatre heures de spectacle ...). C'est dire la force du texte. Je ne savais pas qu'il avait écrit un roman, je le croyais purement dramaturge. En tout cas, malgré la violence dont tu parles, je retiens ce titre. La métaphore du scarabée est parlante concernant sa démarche artistique, j'aime bien cette volonté affichée d'aller contre l'ordre des choses.

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    1. Une scène en particulier , le massacre au camp de Chattila , est hallucinante de violence sadique. Mais il t'y a tellement bien amenée que tu ne peux pas te défiler . Le roman est brillant dans sa construction, très noir, et probablement in- oubliable. Je suis fière de penser que ce gars là vient d'être nommé au theatre de la Colline

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  2. Oh la la! Tu en parles super bien. C'est vrai que c'est un roman magistral et inoubliable. Je l'ai choisi comme sujet de dissertation tellement il m'avait happée. C'est magiquement écrit et construit en plus, on sent le dramaturge derrière tout ça.

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    1. J'y ai passé ma soiree d'hier, à ce billet , je me suis dit qu'il me fallait ça pour parvenir à reprendre mes esprits ! Comme tu le disais ds ton billet ( que je vais rajouter, c'est un oubli ) c'est une lecture qui marque au fer rouge

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  3. Déjà, il y a eu le billet de Papillon...
    Tu suscites vraiment la curiosité, l'intérêt. On sent bien, à te lire, qu'il s'agit d'un texte important, fort. Mais, je ne suis pas sûre d'être capable de le lire. Pas sûre de supporter l'horreur et l'effroi de cette violence...

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    1. Oui, le très bon billet de Papillon ;-)
      Honnêtement, je ne sais pas si je l'aurais lu si ma libraire préférée ne me l'avait pas collé dans les bras ( Frédérique Massot qu' on a vue à LGL tout récemment , hello Fred !) lors de mes équipées annuelles chez elle à Dreux. En douze ans nous ne nous sommes trouvées en désaccord que deux ou trois fois je pense ;-) alors j'étais obligée :-)

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  4. C'est sûr je vais le lire ! J'ai vu le film Incendies, tiré du livre, j'ai été estomaquée, il m'a marquée longtemps. Alors, là, avec tout ce que tu en dis, je ne peux pas passer à côté, je le veux !!! J'avais déjà lu la chronique de Papillon, je l'avais noté sur un bout de papier, je le note à nouveau en plus gros, dans les livres à lire en urgence !

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    1. Soit je dors , soit ce livre n'a pas tant que ça été mis en avant ; il est vrai qu'on peut hésiter à le recommander tellement il est dur

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  5. Qu'est-ce que j'en entends parler de ce bouquin en ce moment, et en quels termes ! Evidemment, il est au programme des lectures cet été !

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    1. Accroche toi mais surtout va jusqu'au bout , le livre le mérite . Quel art de la construction ...

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  6. Et bien ! je ne sais pas si je suis prête pour ce genre de lecture dans les semaines qui viennent. Toutefois, je note le titre car non seulement tu en parles bien, mais en plus, la citation de l'auteur me donne envie de découvrir le Monsieur...

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    1. Je ne cache pas que c'est une lecture éprouvante ...mais une oeuvre puissante

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  7. Sur conseil d'une très bonne amie et de In Cold Blog, j'ai essayé, mais vraiment je n'ai pas pu rentrer dedans... Brrrrrr

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    1. Des passages d'une grande sauvagerie... le questionnement sur le Mal , à travers ceux-ci , justifient la lecture , à mes yeux ...mais c'est très dur , c'est vrai ...

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  8. Wouah, ça déchire, comme dirait l'autre ! Beaucoup me croiront sans doute un peu maso, mais ton billet me fait tellement envie que si je n'étais pas à une demi-heure de trajet de la librairie la plus proche, je serais allée l'acheter de suite !! L'intensité que tu évoques, l'originalité de la narration, tout me parle...

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    1. Ouh là quelle responsabilité ! Je re dis que c'est une lecture qui ne laisse pas indemne...

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  9. Il est quelque part sur ma PAL, il faut que je remette la main dessus, c'est évident

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  10. Je l'ai dans ma PAL depuis au moins 3 ans, ton article m'incite à l'en sortir.

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    1. J'ai du mal à lire depuis ce bouquin là , il laisse une "traîne" bien particulière . Je suis admirative de la construction du recit , proche de la tragédie grecque, avec chœur, et conflits emblématiques de la dureté de la condition humaine... Pas cotillon mais marquant

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  11. Tu donnes envie mais tu fais peur à la fois.

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    1. Oui je m'en doute ...c'est un livre puissant , mais qui n'est peut-être pas à mettre entre toutes les mains

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Mior