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dimanche 12 juin 2016

" Anima " de Wajdi Mouawad

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Je ne m'en remets pas. 
Je suis entrée dans cette lecture à petits pas.
Je n'arrive plus à en sortir. 
Elle me hante.


La scène inaugurale affiche la couleur : un homme rentrant chez lui trouve sa femme enceinte sauvagement assassinée. Poignardée et profanée. C'est dégueu, "bestial" serait-on tentée de dire. 

Tiens, au fait, c'est le chat qui nous raconte l'affaire, car le bonhomme, lui, est tombé dans les pommes. Ce qui se conçoit aisément. Ce sont des moineaux qui nous racontent la suite de l'histoire, depuis la fenêtre de la chambre d'hosto où il a été emmené. Puis le poisson rouge du coroner chargé de l'enquête, lequel dit à l'homme "...on va s'épargner les photos. Il y a une limite au supportable".
Bien ; on est d'accord. 
On est à Montréal, Québec, il fait froid lors de l'enterrement de Léonie -raconté par les corbeaux. 

L'homme porte un étrange prénom, Wahhch. Il part sur les traces du principal suspect, un indien Mohawk. Très bien, une chasse à l'homme, se dit-on. Il va y avoir de grands espaces, de la tension , et une bonne vengeance bien comme il faut, il n'a plus rien à perdre ce gars-là. 
Le coup du récit par les animaux , on trouve ça malin, bien vu, mais bon, frappé au coin de l'anthropomorphisme, tout de même. Un certain rousseauisme pourrait même pointer le bout de son nez, et là on ricane un peu , on ne nous la fait pas, l'homme est un loup pour l'homme et toute cette sorte de choses... facile.
Très vite néanmoins on sent que l'homme a une connexion particulière avec les animaux, ou plutôt les animaux avec lui, c'est assez étrange, ils semblent tous le reconnaître comme l'un des leurs. 
Comme le chat extra qui philosophe p.194 "les humains sont sous le joug d'une malédiction qui les exile sans cesse de leur bonheur" dans un bouge où notre homme se trouve en train de boire pendant qu'une partie de bras de fer féminin voit s'affronter Genocida Linda et Melissa The Rock. Surréaliste.

Tout cela vire grabuge, depuis la réserve canadienne il faut rapidement exfiltrer Wahhch vers les US. D'autres que lui cherchent aussi Rooney, l'assassin de Léonie , qui est tout sauf un enfant de choeur. On s'en doutait un peu. Plusieurs meurtres aux modes opératoires barbares ponctuent son chemin comme des petits cailloux.
Wahhch trace la route , il téléphone souvent à son père , dont on comprend qu'il est une figure importante dans sa vie, un repère, un ancrage.

Partout les animaux le décryptent. 
Une chienne dit : "c'est moi la première qui ai senti sa présence. J'ai entendu le bruit de ses pas, deviné sa silhouette dans l'obscurité. J'ai aboyé. Il est entré en silence dans le halo du lampadaire, homme-oiseau, portant à hauteur de poitrine ses propres ailes brisées."
Un cheval commente : "il a écrit jusqu'à l'aube et s'est couché au matin. il a fermé les yeux sur lui-même, pour ainsi dire, mais quelque chose en lui, qui compte les heures et attend son tour, ne s'est pas endormi."
Les animaux forment le choeur antique de la tragédie, en somme.

Mais quand une femme parle à Wahhch, elle dit, elle : "je ne sais pas trop ce que tu cherches, je ne sais même pas si tu le sais toi-même, mais un conseil, qui n'est même pas un conseil, mais une conviction : il n'y a rien de plus grisant que de se sentir dangereux et puissant à la fois. Savoir que l'on peut tuer celui qui est en face de nous, savoir cela, savoir que ça ne dépend que de notre volonté si l'autre garde sa vie enfermée en lui ou non, ce savoir-là, cette conscience, c'est la plus puissante drogue que l'humanité ait jamais inventée. Oublie pas ça : Rooney aime faire peur. Il aime qu'on soit effrayé par lui. Il aime avoir le pouvoir sur la vie des gens qu'il rencontre. Ca, cet instinct-là, bien plus que le rire, c'est le propre de l'humain." 

On planque Wahhch dans une bétaillière avec des chevaux en route vers l'abattoir, pour lui faire passer la frontière. Une des scènes marquantes du livre, très cinématographique, que je me garderai bien de vous raconter. 

Et là : on est à mi-bouquin, je trouvais le récit brillant mais un peu froid, un peu gore aussi parfois (oh my god, si j'avais su) et tout d'un coup ça s'accélère, ça part en vrille et je suis littéralement happée. Plus de distance, plus de retenue, je comprends -comme lui- que Wahhch est sur la trace, terrible, de sa propre histoire, celle-ci infiniment dure, douloureuse, dramatique : Wahhch est arrivé il y a longtemps du Liban, sa famille a été massacrée à Chatila, et lui sauvé providentiellement, petit enfant de la fosse aux chevaux. 
Ce sont maintenant les noms de lieux (les villes américaines de Thèbes, Illinois; Carthage, Missouri; Eureka, Kansas; Ulysses, Kansas; Genesee,Colorado; Last Chance, Colorado ) qui seront les petits cailloux qui guideront Wahhch vers la découverte qui l'anéantira et le fera renaître paradoxalement.

Je ne corne plus aucune page, j'avance , je dévore ET POURTANT: le récit est de plus en plus dur, certaines pages sont insoutenables, lues en diagonale avec les cheveux dressés sur la tête et la nausée aux lèvres.
L'épilogue sera terriblement en adéquation avec toutes les symboliques du récit, et les animaux une fois de plus au rendez-vous. 
Tout prend sens, et le soupçon que j'avais d'une forme de complaisance s'efface, Wajdi Mouawad aura voulu au fond écrire son Histoire de la Violence, et la mauviette que je suis lui dit merci pour un roman profond et brutal au-delà du raisonnable. Insupportable et magistral.


Merci à l'amie libraire qui me l'a mis entre les mains.

  
Et maintenant n'allez pas dire que je ne vous avais pas prévenus.

MIOR.


Page d'accueil du site de Wajdi Mouawad :

 Le scarabée est un insecte qui se nourrit des excréments d’animaux autrement plus gros que lui. Les intestins de ces animaux ont cru tirer tout ce qu’il y avait à tirer de la nourriture ingurgitée par l’animal. Pourtant, le scarabée trouve, à l’intérieur de ce qui a été rejeté, la nourriture nécessaire à sa survie grâce à un système intestinal dont la précision, la finesse et une incroyable sensibilité surpassent celles de n’importe quel mammifère. De ces excréments dont il se nourrit, le scarabée tire la substance appropriée à la production de cette carapace si magnifique qu’on lui connaît et qui émeut notre regard : le vert jade du scarabée de Chine, le rouge pourpre du scarabée d’Afrique, le noir de jais du scarabée d’Europe et le trésor du scarabée d’or, mythique entre tous, introuvable, mystère des mystères. 
Un artiste est un scarabée qui trouve, dans les excréments mêmes de la société, les aliments nécessaires pour produire les œuvres qui fascinent et bouleversent ses semblables. L’artiste, tel un scarabée, se nourrit de la merde du monde pour lequel il œuvre, et de cette nourriture abjecte il parvient, parfois, à faire jaillir la beauté.
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jeudi 12 mai 2016

" Villa Amalia " de Pascal Quignard

Afficher l'image d'origine- Je n'ai jamais pu supporter les gens qui se prétendent heureux.
- Pourquoi ?
- Ils mentent. Cela me fait peur.




Ce billet ne va pas être facile à écrire...
J'ai eu avec ce livre des émotions fortes , et contrastées. 
Beaucoup de mal au début, tant tout me semblait "romanesque" dans l'univers que campe Pascal Quignard dans les premières pages :
dans les premiers jours de Janvier, une femme approchant la cinquantaine , musicienne, compositrice plus exactement, décide assez brutalement de quitter son compagnon, et tout ce qui faisait sa vie jusqu'à présent. Elle n'a pas d'enfants, est seule propriétaire de sa maison parisienne qu'elle décide de vendre sans même lui en faire part (légère impression d'irréalité). Elle va orchestrer son départ comme une fuite, une cavale, ayant soin d'effacer toute trace, et de se fondre littéralement dans le paysage.

C'était un caractère très étrange : extraordinairement passive. Presque contemplative. Mais cette apparence d'inertie contenait une activité propre. Elle était profondément calme, calme sans aucune sérénité, calme de façon inlassable, opiniâtre, à tout instant concentrée. Elle n'obéissait à personne mais commandait encore moins à qui que ce fût. (p.35)

Elle ne supportait plus la présence de Thomas. Odeurs, retours, attentions, présence mendiante, bruits, linge sale, coups de téléphone, tout l'offensait.(p.77)

Ce n'était pas seulement un homme qu'elle quittait mais sa passion. C'était une façon de vivre sa passion qu'elle quittait. (p.93)

Le 20 Janvier le compte à rebours commença à s'effilocher et à hésiter. A force de consacrer son temps à ces rangements furtifs, à force de jeter en cachette, à force de préméditer le vide, une vague de détresse la submergea de manière progressive. Il est difficile de se séparer de ce qu'on a aimé. Il est encore plus problématique de se séparer de soi ou de l'image de soi. (p.73)

Deuxième partie : après une errance de quelques semaines en Europe - sa façon de "quitter le monde" - elle arrive à Naples et plus précisément sur l'île d'Ischia. C'est un coup de foudre, une révélation , une communion de tous les instants avec les paysages, la nature , la mer...et une plongée dans la solitude voulue, aimée, réclamée par son corps et son esprit. 

- Je me sens parfois très seule et je commence à aimer énormément cela. (p.117)

Elle avait l'air magnifique d'une femme qui ne pense jamais à l'impression qu'elle peut produire.

Il y a un plaisir non pas d'être seule mais d'être capable de l'être (p.295)

Tout ce bonheur culmine dans la découverte d'une maison, petite , simple, abandonnée, avec une terrasse à la vue inouïe, qu'elle investit totalement. La communion avec le site est totale.

Quelque chose, aussi intense qu'immédiat, l'accueillait à chaque fois qu'elle arrivait sur le surplomb de lave . C'était comme un être indéfinissable, euphorisant, dont on ne sait par quel biais on se voit reconnue par lui, rassurée, comprise, entendue, appréciée, soutenue, aimée . (p.136)

3ième partie : Ann redécouvre de l'amour auprès d'un homme, Leonhardt , de son enfant -Léna, une petite fille de deux ans-, puis d'une jeune femme, Giulia. 
Je ne divulgâcherai aucunement ce passage riche en péripéties et en drames...

4ième partie : ce sont les Adieux , en quelque sorte, la finitude de toute chose par la séparation ou par la mort...et une forme de sérénité au bout du chemin, vingt ans plus tard...

J'ai beaucoup cité l'auteur dont la langue est extraordinairement remarquable, bien sûr.  
On tombe à chaque instant sur des pépites, des phrases que l'on a envie de dire à haute voix puis de noter précieusement. 

Le livre est riche de bien des paradoxes : 
c'est un roman romanesque, quoique tout soit plausible ; il est juste un peu "plus" que la vie, pourrait-on dire...
c'est une sorte de mélo froid et bouleversant (Ann n'est pas à proprement parler "sympathique", sa quête d'absolu l'aiguisant comme une lame ; c'est une héroïne qui souffle le froid et le chaud, en somme, ce qui peut tenir à distance )
c'est très intello mais aussi ancré dans la chair ( pas mal de scènes de resto ...à chaque fois on a le menu, et on salive : pigeon aux fèves, lotte à la crème de laitue, bar aux trompettes de la mort , langoustes et étrilles...)
c'est plein de silence , mais également de musique (que Quignard connait bien, et dont il parle bien)
c'est une littérature très raffinée voire précieuse mais avec beaucoup de dialogues dans une langue simple (ce n'est pas un livre difficile d'accès)
c'est empreint d'une grande mélancolie, mais plein de force également.

Afficher l'image d'origineC'est un livre que je viens de lire deux fois de suite. 
Et que je pense que je relirai encore. 
C'est un livre qui opère un charme, assurément...

Je le vois peu dans la blogo. Je m'étonne.

MIOR.

lundi 4 avril 2016

" D'après une histoire vraie " de Delphine de Vigan

Je me pose souvent la question de la réception d'un livre selon ce qu'on vous en a dit auparavant... 

Afficher l'image d'origineSI j'avais fait partie des blogueurs ayant lu ce bouquin juste à sa sortie (ou même avant, lol) en penserais-je la même chose qu'avec cette lecture tardive, après un très grand succès public et quantité de billets et d'articles ? 

Comme le dit très bien Cuné dans ce beau billet, elle qui a beaucoup aimé, quand vous vous dites qu'un bouquin a vraiment l'air pour vous, n'attendez pas, courez l'acheter et enfermez-vous pour le lire tranquille ; n'écoutez personne, ne lisez pas les critiques ni les autres blogueurs, la rencontre avec un livre est fragile.

Je m'amuse de voir ici et là des libraires vendre des livres "à l'aveugle", un peu de papier kraft, juste deux ou trois mots pour situer la sphère où vous serez emmenés, et roule ma poule, ça c'est de la rencontre, du blind-date pour filer la métaphore ;-) 
C'est peut-être comme ça qu'il faudrait toujours lire, me dis-je... 
Avec de la fraîcheur, et un sens critique aïgu mais PAS réactionnel (songeuse...)

" Et cette fille tient un blog ? Mdr !" 
Sachez que je ne suis pas à un paradoxe près, tout d'abord :-)) et que pour ma part je cherche surtout à aller partager post-lecture avec d'autres ; je n'écume pas les blogs pour chercher QUOi lire, en général, mais pour savoir, en en lisant d'autres, pourquoi cela m'a tant plu - ou pas ;-) -  

Au fait, au fait ! 
Eh bien, comment vous dire... six mois après, il y a un petit côté "tout ça pour ça ?"
C'est un peu triste d'ailleurs, puisque la sévérité de cette opinion découle justement du fait qu'on nous ait saoûlé avec ce bouquin pendant un bon trimestre, qu'il ait fait partie des incontournables (sic) de la rentrée, qu'on n'ait pas pu ignorer que Delphine de Vigan allait nous mener en bateau, ah ah, et d'une force ! 

Je ne vous ferai pas l'offense de vous rappeler le pitch autrement que dans les (très) grandes lignes : un écrivain, nommé Delphine, après le grand succès d'un livre remuant de douloureux souvenirs de famille, se retrouve en panne sèche ; "que peut-on écrire après ça ?" lui demande-t-on partout. 
Lors d'une soirée elle rencontre une femme belle et mystérieuse avec qui elle va se retrouver du meilleur bien très rapidement. 
L. , car c'est bien d'L. qu'il s'agit, va la soutenir, l'envahir, la fasciner, la phagocyter, la vampiriser, lui faire peur puis...

Delphine de Vigan multiplie les effets de réel, pour nous emmener dans ce récit aux limites du fantastique en nous roulant dans la farine. Dans les premières pages j'ai même croisé quelqu'un que je connais IRL! Olivier et sa fille Rose pour ne pas les citer ;-) c'était très marrant , j'avoue. 

On comprend vite -car le trait est parfois forcé pour le personnage de L.- que ce ne sont que fausses pistes et billevesées. Le soupçon paranoïaque s'installe, le malaise croit, tout cela est-il bien réel ou l'effet de l'imagination malade de Delphine ? Ambiance "un ami qui vous veut du bien" (le film) . 

J'ai goûté cette partie médiane du récit -même si elle clairement longounette et parfois redondante, puis, sans bouder mon plaisir toutefois, j'ai commencé à me demander comment De Vigan (non, pas Delphine) allait s'en sortir, et j'ai serré les fesses. Attention à l'atterrissage...bon, ça va...mais c'est (forcément) un peu décevant tout de même... 

Oui, parce que la réflexion sur la fiction et/ou le réel, pour le coup, ça ne va pas très loin ici... Balader le lecteur, franchement, oui, ça marche, mais c'est un peu tout. Pour le fond, ça donne des choses comme ça : 

Le lecteur était toujours partant  pour céder à l'illusion et tenir la fiction pour de la réalité. Le lecteur était capable de ça : y croire tout en sachant que ça n'existait pas. Y croire comme si c'était vrai, tout en étant conscient que c'était fabriqué. Le lecteur était capable de pleurer la mort ou la chute d'un personnage qui n'existait pas. Et c'était le contraire de l'imposture. 
Chaque lecteur pouvait en témoigner. (p.139)


Donc , un bon gros thriller à trimbaler partout pendant deux-trois jours, ou à garder sous le coude pour une insomnie particulièrement féroce. 

Vous me trouvez sévère ? Lisez seulement Papillon ;-)

MIOR.







mardi 5 mai 2015

" Vernon Subutex " de Virginie Despentes





















Bon , alors dès la première page tu sais que ce n'est pas vraiment le bouquin qui va te remonter le moral. 
Ou vraiment pas, plutôt. Mais bon, on ne va non plus lire que des bluettes non plus...alors on s'accroche et on y va. 

De Virginie Despentes je n'avais rien lu jusque là. Réputée trash, son écriture faisait probablement un peu peur à la Madame Proprette que j'abrite à l'insu de mon plein gré. Et puis l'autre jour à La Grande Librairie, Virginie Despentes m'a tapé dans l'oeil : sa classe, sa précision, son calme totalement non cathodiques m'ont séduite et j'ai décidé de dépasser mes préjugés.

Tant mieux. 
Un grand coup de point dans le sternum, voilà ce qu'est cette lecture.
Abrasive, sombre, dérangeante parfois. Mais extra-lucide. 
Si vous n'avez pas peur de regarder en face notre société d'ultra moderne solitude, ce livre est pour vous. 

Vernon Subutex, c'était son pseudo de disquaire. Il a tenu boutique du côté de République pendant plus de vingt ans. A l'enseigne de "Revolver" . Tous les gars passaient par là, racontaient leurs aventures de rockers, partageaient un peu plus qu'une discussion avec ce gars pas chiant et qui connaissait bien son boulot. C'était sa vie , il l'aimait bien, ou plutôt il ne se posait même pas la question. 
Et puis il y a les premiers amis que tu perds , ça, ça te flanque un de ces coups de vieux... Plus tard c'est sa boutique que Vernon perd, puis son appart, ça va vite ces trucs là... L'est pas bilieux , Vernon, se dit qu'il va retomber sur ses pattes... C'est un type à la coule qui a de beaux yeux et qui a la chance de n'avoir pas grossi en vieillissant

Vernon est resté bloqué au siècle dernier, quand on se donnait encore la peine de prétendre qu'être était plus important qu'avoir. Et il ne s'agissait pas toujours d'une hypocrisie. Il a passé sa vie avec des filles qui se foutaient de savoir qu'il était interdit bancaire

Et voilà c'est parti : de cette dégringolade un peu pathétique mais qui ne semble pas si irrémédiable, Despentes va tirer le portrait d'une certaine société, très parisienne certes, et assez branchouille, mais pas seulement. Il n'y a pas de mépris de classe dans son regard,ce qui lui évite de n'être qu'une insupportable bobo qui regarderait "de haut". Elle met les mains dans le cambouis, on se doute qu'elle en a bavé elle-même...

 Alors c'est vrai , si vous ne vous êtes jamais drogué , prostitué, si le monde du porno se passe de vous, au début vous êtes un peu largués, mais vous comprenez peut-être aussi que vous avez eu la chance d'être épargné , d'une certaine manière ...

 Sacrée galerie de portraits : le scénariste  bien-pensant mais facho dans sa tête qui vitupère intérieurement au Monoprix, Lydia Bazooka la journaliste de rock désinhibée, Kiko le trader ultraspeed, la Hyène qui organise des lynchages médiatiques contre finances et sans états d'âme, Marcia le brésilien-brésilienne qui sera le dernier grand coup de coeur de Vernon, Patrice qui ne sait parler qu'avec ses poings -j'en ai eu  mal au ventre- Olga la sdf avec une conscience de classe, Noël le jeune faf qui range toute la journée les fringues chez HetM dans une rage grandissante, et puis la maman d'un ami d'enfance qui est bouleversée de croiser Vernon dans un jardin public, et qui nous bouleverse à son tour...

Emilie était un mec de la bande . Quand elle montait dans un camion, c'était en portant son ampli. Elle était fière de tenir l'alcool, elle avait de l'humour, une belle collection de disques et pas peur de se la donner, sur scène. Adoptée. Puis le groupe avait splitté. Le magasin de disques avait fermé. Les uns et les autres avaient fait leur vie. Et les copains avaient oublié de l'appeler. (...)  Elle est submergée par une tendresse qui n'a rien à voir avec du désir, qui n'est pas celle non plus qu'on porte aux enfants. Une tendresse de femme adulte dont le caractère ploie devant la fragilité de l'autre. Elle lutte pour ne pas pleurer. Ca fait peu de temps qu'elle y arrive (...) 
Les femmes évoluent avec l'âge. Elles cherchent à comprendre ce qui leur arrive. Les hommes stagnent, héroïquement, puis régressent d'un seul coup. Plus ils prennent de l'âge plus l'amour et le sexe sont liés à l'enfance.

Les gens qui ne sont pas de la partie ne comprennent pas. Ils pensent qu'il étudie des entreprises. Kiko est un sprinter. Il réagit au centième de seconde, il marche au rythme des machines. Black holes. Un krach boursier dure une seconde et demie. Les bénefs se comptent en milliards. Ou les pertes. Et tu es responsable. C'est l'infra-instabilité. Pas le temps de toucher le sol, il vire au diapason du logarithme. Branché sur une pulsation souterraine, que l'humain lambda ne perçoit pas. Il réagit calé sur la vitesse du son. Ca se compte en milliards , et ça se compte en secondes.

Patrice met la radio et allume son ordinateur. C'est ce qu'il fait tous les matins. Il sait que ça le rend fou. Dans les années 80, quand il a commencé à acheter la presse et écouter la radio , c'était différent. Il y avait des points de colère, mais il y avait aussi des journalistes qu'il aimait lire ou écouter. Le rapport aux médias n'était pas exclusivement constitué de défiance et d'hostilité. Aujourd'hui (...) ça lui rentre dans le cerveau, en tentacules empoisonnés, et ça ne génère aucune analyse, juste de la fureur. Une envie, d'en découdre, en bloc, une nausée morbide. Il n'a pas envie de joindre sa voix à la cohorte, il n'a pas envie d'ouvrir un blog pour déverser sa bile, il n'a pas envie d'ajouter au flot de merde sa petite crotte de débile. Mais il est incapable de s'arracher à la fenêtre, ouverte. Il a l'impression, chaque matin, de s'asseoir et regarder le monde pourrir. Et des élites dirigeantes, nul ne semble prendre conscience de ce qu'il y a urgence à faire machine arrière. Au contraire, on dirait que tout ce qui les préoccupe, c'est foncer vers le pire, le plus rapidement possible. 

Despentes parle beaucoup de l'impuissance, l'impuissance à mener sa vie , à ne pas pas subir, et à ne pas se corrompre au contact d'une certaine laideur du monde .
Tout le monde en prend pour son grade, hommes/femmes, jeunes/vieux. C'est en ce sens que ce n'est pas manichéen mais honnête. C'est hyper rythmé, les phrases font mouche , les tableaux s'enchaînent sans lasser. 
C'est cash aussi , bien sûr, on appelle un chat un chat.
J'aurais adoré avoir la bande-son ! (quand on en est à Janis Joplin et Jimi Hendrix , ça va mais ensuite je suis larguée ;-) dommage.

 Il y a une pseudo histoire de cassettes -testament d'un rocker célèbre qui font courir pas mal de monde aux basques de Vernon, mais ce n'est qu'un prétexte , on s'en tape un peu. C'est juste un fil conducteur qui permet des changements de focale. 
On pourrait penser que Vernon manque un peu d'épaisseur, mais je pense que c'est un procédé très maîtrisé qui permet de convoquer tous ces personnages, qu'il croise et ne juge pas. 
Vernon c'est le gars pas chiant qui comprend un peu tout le monde.
Avant même d'être à la rue , on sent qu'il avait commencé à flotter déjà un peu beaucoup...

La suite sort ces jours-ci mais ce tome 1 peut très bien se suffire à lui-même. 
Très belle fin d'ailleurs, les deux dernières pages sont magnifiques...

Si j'ai lu les excellents billets de MicméloPapillonCuné , par exemple, ou celui de Gonzaï  (webzine) je trouve ce livre bizarrement sous-chroniqué dans la blogo . 
Bon , noir c'est noir, d'accord. Mais j'ai un peu de mal à comprendre  tout de même.

Balzac est souvent évoqué dans les commentaires sur ce bouquin. Moi j'ai pensé à Houellebecq .
Alors ça n'aurait pas dû me plaire. Mais j'ai adoré .

MIOR.


Ici une belle interview (Télérama) et ici celle des Inrocks (Janvier 2015)

Enfin, dans cette interview-vidéo-fleuve de Rue 89, pas récente mais intéressante , écoutez les minutes 18 à 20'30 si les questions de traduction vous intéressent , ça clashe ...

lundi 21 octobre 2013

" Cherchez la femme " d'Alice Ferney

chez Actes Sud

Lu dans le cadre du Prix ELLE

Alice Ferney, dans ce très long roman, semble avoir le projet de tout nous raconter de l'itinéraire d'un couple .
 Rencontre , vie , mort du couple , mort des protagonistes.
Bien sûr , le sujet a de quoi passionner -surtout les femmes,en général, hmm - mais il y a aussi de quoi se casser les dents, après que ce sujet ait été traité tant de fois et par les plus grands, non ?
Mais ne soyons pas injuste , le livre commence bien , avec la description à la loupe de la genèse et l'éducation de Serge Korol , l'homme de ce livre ( à qui il est dédié ; serait-il de l'entourage direct de l'auteur ? Ce point est un peu gênant par la suite tant le portrait du dédicataire est sans complaisance )

Alice Ferney démontre d'abord à quel point dans un couple on n'est pas deux mais six ! en comptant les deux couples parentaux d'origine.

 Rencontre, illusions ou aveuglement et dés pipés, semble-t-elle dire :
...Couple heureux sans histoire avec malentendu. Aucun des deux n'a idée de ce qui anime son alliance. Des croyances excessives (Il tient à moi. Je suis unique pour lui), des colères ridicules (Cette femme est dure), des émotions légitimes (Nos enfants sont beaux) s'incorporent à leur histoire.

Et ils furent mariés "à double tour"   (p.251)

Et puis c'est l'amertume de la maturité insatisfaite qui s'empare du beau Serge. 
Sa vie l'étouffe. Alors même qu'il manque d'étoffe -contrairement à Marianne l'épouse qui elle bénéficie d'un portrait flatteur (peut-être un peu trop ? La solidarité féminine semble jouer à fond ! ) 
Marianne est positive , dynamique, créative , dévouée, elle sait trouver son bonheur; elle est attachante et presque agaçante (à la limite de la sainteté, lol) 
Serge est intelligent mais vain ; il a définitivement été gâté par un amour parental démesuré. C'est un monstre d'orgueil. 
C'est là que le bât blesse pour la lectrice que je suis : les forces sont inégales , a-t-on envie de s'exclamer! Serge donnant en permanence de quoi l'accabler, et de plus en plus, au fur et à mesure du déroulement du récit.

Serge s'acharnera sur Marianne avec la plus évidente mauvaise foi afin d'obtenir un divorce qu'elle ne souhaite pas :
Elle connaissait la réponse: elle avait parcouru tout son chemin avec celui-là, elle ne voulait pas d'autre mari.
Tout en elle savait qu'elle ne voulait pas vivre sans Serge.
J'ai conçu mon existence avec cet homme. Je l'ai choisi , il n'a pas de substitut. Il me plaît. Ses défauts, je m'y suis habituée, qui ne sont pas de ceux qui me gênent. J'aime l'idée de lui que je me suis faite à travers le mariage. Jamais je n'ai renié le choix originel. J'aime notre alliance. J'ai passé ma jeunesse avec lui, je me la rappelle trop pour vivre la maturité avec un autre. C'est avec lui que j'aime mes souvenirs. Avec lui que je peux me les remémorer. Vieillir sous le regard d'un homme qui a connu ma fraîcheur me sera moins cruel. Je pense sans le craindre à l'avenir avec lui. J'espère que l'un tiendra la main de l'autre à l'instant de mourir. Ma tombe sera la sienne. J'élève avec lui trois enfants. Lui seul peut m'écouter en faire l'éloge. Je partagerai sa descendance. J'aime vivre avec lui. J'y suis habituée. Ce n'est pas un argument péjoratif, la saveur de l'habitude est grande et rassurante. J'ai besoin de lui. Ma vie sans lui ne serait pas la mienne. Désormais il existe entre nous une appartenance : je lui appartiens et il est une part de moi-même. J'ai offert à ce compagnon mon attention et mon élan, mon temps et le cadre de mes jours. J'ai déposé à ses pieds ce qui fait de moi ce que je suis. Je n'aurai pas d'autre mari. Il y a dans ce qui me lie à lui quelque chose d'irrémédiable autant que d'irremplaçable. Je ne sais pas l'imaginer avec une autre femme. Je ne peux m'imaginer avec un autre homme. Un autre serait une rencontre , une découverte, un éblouissant moment peut-être, mais jamais ce chemin qui va du commencement à la fin. Parce que le commencement a déjà eu lieu , et c'est avec Serge que je l'ai joué.


Voilà , si cette mystique de l'amour conjugal vous indispose , passez votre chemin !
Sinon, vous trouverez de belles pages dans ce (très, trop ?) long ouvrage.
De belles études de caractère en particulier (la "monstrueuse" mère de Serge)

J'ai lu cinq livres d'A.Ferney , dont ce dernier, et je dois dire que je trouve son oeuvre inégale ; mon préféré reste incontestablement "l'élégance des veuves" , qui porte bien son nom.

Alice Ferney a quelque chose de démodé qui fait son charme mais aussi sa limite .
C'est d'un univers un peu bourgeois, dans le fond, ou tout au moins très classique (comme son écriture d'ailleurs) qu'elle parle. 
Ses couples ont peu à faire avec l'époque contemporaine, alors on aime ...ou pas .
Bien sûr elle veut se placer sur le plan de l'éternel de l'amour,et elle y réussit mais en partie seulement.
J'ai été surprise et déçue, par exemple, que dans son souci d'entomologiste elle ne consacre pas la moindre attention à l'univers sexuel de "son" couple. Une seule page décrit Marianne dans l'amour, et cette page est fort belle. 
Pourquoi passer sous silence cet aspect de la relation, pourtant si crucial en vérité ?
 Il y a là une pudeur qui me semble à la limite du coincé, et qui minore l'intérêt de la démonstration "totale" promise. 
La parentalité est évacuée également assez vite ; et pourtant quelle incidence dans l'histoire des couples au long cours , quelles transformations exige-t-elle ...

Le livre est souvent redondant, l'analyse fine , le style un peu lourd (aucun humour mais un certain sens du tragique) le fond du propos assez noir (nous ne faisons pas de "vrais" choix mais sommes bringuebalés par des affects ne nous appartenant parfois même pas en propre) . 
Pas franchement réconfortant ?
A vous de voir !



Une note pour ELLE : 13 (assez bien)


MIOR.

lundi 16 juillet 2012

"Et puis Paulette" de Barbara Constantine

 ou ...« SOLIDARVIOC.COM » , le site !


Calmann-Lévy , 306 pages , 15 euros
 Je viens de dévrer un livre délicieux ! 
                               Plein d’humour , d’humanité et d’optimisme...

Voilà un auteur qui devrait , à l’instar de Colette , Anna Gavalda et quelques autres    -mais il n’y en a pas beaucoup…-  être remboursé par la Sécurité Sociale

Elle imagine , dans une campagne proche d’un gros bourg , comment un monsieur vieillissant isolé dans une maison bien trop grande pour lui , va proposer de partager cet espace à une voisine dans l’embarras, un ami proche touché par le veuvage, et puis et puis des choses plus improbables encore!

 La maison va devenir une espèce de phalanstère où on mutualise les compétences des uns et des autres et où l’on va vivre beaucoup mieux,  en évitant la paupérisation , l’isolement qui angoisse , la solitude qui racornit et les idées noires liées à la vieillesse.                                                                            Evidemment l’amitié naitra sur ce terreau…

Ce récit est une rêverie sur ce que pourrait être une approche de la vieillesse à travers le partage et la  solidarité intergénérationnelle ; alors oui, il y a une forme d’optimisme « délirant » là-dedans et pourtant , que ça ferait du bien de voir ici ou là fleurir ce genre de tentatives ! 

De fait, je crois que certaines villes cherchent à favoriser des échanges entres « vioques »  et étudiants : un logement chez une personne âgée, ça peut être plus de bien-être pour celle-ci et une alternative intéressante aussi pour le jeune .

 Bon , bien sûr , on est un peu dans le meilleur des mondes, où le vieux n’est pas aigri et le jeune pas trop mal élevé !

 La magie opère , pour moi , dans ce récit où Barbara Constantine ose appeler un vieux un « vioque » tout de même, et évoquer aussi des drames et des difficultés de communication.

 Est-on chez les Bisounours ? oui , mais juste ce qu’il faut pour être ému en se disant que si on voulait, ce ne serait pas forcément si difficile que notre égoïsme nous le répète tous les jours …     
                
 En bref n’évitez ce livre que si vous ne supportez déjà pas Gavalda !

Mais pour moi, vive l’espoir, l’utopie même s’il le faut , et les lectures réconfortantes !

Mior

                                                                                                                                                               ps : au fait , le site  « Solidarvioc.com » existe vraiment !  (il est en construction )
 Barbara Constantine