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dimanche 14 juin 2015

" Loin de la foule déchaînée " de Thomas Hardy

Première participation !

Le Mois Anglais nous incite à relire des classiques. 
Nous y encourage, devrais-je dire. 
Car il faut bien avouer que se plonger dans un classique , c'est renouer avec la phrase longue, le vocabulaire soutenu, les descriptions, et ici les références bibliques ou mythologiques, bref une nourriture beaucoup plus riche que ce que la plupart des auteurs contemporains nous concoctent.
Point de jugement de valeur mais bien plutôt une comparaison culinaire ;-) les classiques ne font pas dans la nouvelle cuisine, cqfd.

Si la lecture d'un classique me fait souvent envie -et me semble même une piqûre de rappel tout à fait nécessaire- elle représente toutefois un petit effort pour la lectrice que je suis . Ici je suis venue par un chemin détourné car c'est  "Tamara Drewe" , Bd de Posy Simmonds , qui m'avait enchantée et donné envie de connaître le texte dont elle s'était très librement inspirée ; les éditions Sillage en ont fourni en 2011 une nouvelle traduction française et grâce à l'actualité cinématographique une réédition bienvenue vient d'être faite en poche. 


" Loin de la foule déchaînée" est paru pour la première fois en feuilleton dans un journal populaire, tout au long de l'année 1874. Aussi le découpage en très courts chapitres allège et structure la lecture de ces quelques 400 pages. Fort heureusement car c'est très bavard tout de même !  

L'histoire :
dans la campagne anglaise, vers la fin du XIXe siècle, une jeune femme d'une grande beauté et au caractère décidé et parfois fantasque, Bathsheba Everdene, hérite d'une importante exploitation agricole. Contre toute attente, elle décide de gérer seule son domaine et de diriger fermement les travaux de ses nombreux journaliers. 
Elle réussit dans sa nouvelle tâche, bien conseillée par un éleveur ruiné, Gabriel Oak, qu'elle avait jadis éconduit. Celui-ci aime toujours Bathsheba, mais la jeune femme est courtisée par deux autres hommes, le propriétaire terrien voisin William Boldwood et le sergent Troy... 

A propos de Gabriel Oak :
Il était à la période la plus brillante de la croissance masculine, car son intelligence et ses émotions étaient clairement séparées : il avait passé l'âge de l'impulsivité où l'influence de la jeunesse les mélange aveuglément, et il n'était pas encore arrivé à celui des préjugés, où ils sont à nouveau réunis sous l'influence d'une épouse et d'une famille . En bref, il avait vingt-huit ans et était célibataire (...) 
il donnait l'impression d'un homme dont la couleur morale était une sorte de poivre et sel

Quand au fermier Bolwood :
...il ne savait pas lire dans les pensées d'une femme. Le fond de la stratégie érotique semblait consister en attentions subtiles, exprimées de manière trompeuse. Chaque geste, chaque regard, chaque parole et chaque intonation contenait une part de mystère tout à fait distincte de leur importance manifeste, et il n'avait pas pris le temps de chercher à les comprendre jusqu'à présent.

Echange avec le sergent Troy :
- Que regrettez-vous ? 
- Que ma romance soit terminée.
- Toutes les romances s'achèvent avec le mariage.

Eh oui .
Il apparaît que les hommes ordinaires prennent des épouses parce que la possession n'est possible que par le mariage, et que les femmes ordinaires acceptent des maris parce que le mariage est impossible sans possession. Malgré ces desseins totalement différents , la méthode est la même des deux côtés.
Mais encore : 
On a pu faire l'expérience qu'il n'existe pas de voie toute tracée pour sortir de l'amour, contrairement à celle qui permet d'y entrer. D'aucuns voient dans le mariage un raccourci pour y parvenir, mais il n'est pas infaillible

Enfin , Bathsheba elle même :
Bathsheba était d'une nature impulsive, sous ses airs résolus. Véritable Elizabeth par l'esprit et Mary Stuart par l'âme, elle agissait avec une grande témérité, et beaucoup de discrétion. La plupart des ses pensées étaient de parfaits syllogismes ; malheureusement elles restaient toujours à l'état de pensées. Seules quelques une étaient des postulats irrationnels, et malheureusement c'étaient celles qui le plus souvent se transformaient en actes.
Bathsheba aimait X .. comme seules peuvent aimer les femmes indépendantes, quand elles renoncent à leur indépendance. Quand une femme forte rejette sa force avec insouciance, elle est pire qu'une femme faible qui n'a jamais eu de force à rejeter. Une des sources de son malaise était la nouveauté de sa situation. Elle n'avait aucune expérience de ce qu'il convenait de faire. La faiblesse est double quand elle est nouvelle.
(...) Bathsheba ne se rendait pas coupable d'artifices en l'occurrence. Bien qu'elle fut en un sens une femme du monde, son monde était celui de coteries qui ne se cachaient pas, d'un tapis de verdure où le bétail représentait la foule des badauds et le bruit du vent son bourdonnement, où une paisible famille de lapins ou de lièvres vivaient de l'autre côté du mur mitoyen, où votre voisin vous était apparenté et où tous les calculs se rapportaient au jours de marché.

Ce monde rural est vraiment au coeur du livre , avec de splendides descriptions de la campagne anglaise et du mode de vie qui y prévalait alors . Les travaux des champs mobilisent toute la communauté, les aléas climatiques suscitent de nombreuses catastrophes et de belles pages : orages violents , incendies , inondations, tout y passe, et semble symboliser les émotions dévorantes des quatre protagonistes principaux.
Beaucoup de dialogues émaillent le texte. Il sont d'intérêt inégal à mes yeux, et souffrent peut-être parfois de la traduction qui semble les alourdir (beaucoup de scènes "pittoresques", plus ou moins réussies)

Ce qui m'a enchantée : 
l'humour qui sous-tend bien des passages et leur confie parfois même un double sens ; c'est absolument délicieux et clairement so british. 

Ce qui a parfois retenu mon enthousiasme :
quoi qu'on en dise, tout ce "maquignonnage" autour du mariage... 
Je suis consciente que celui-ci restait encore avant tout un commerce social et une sorte de vente de soi-même, n'ayons pas peur du mot. C'est la raison pour laquelle (et je sais que je vais choquer !) je n'apprécie pas du tout Jane Austen, par exemple, qui se vautre avec délices dans toutes les manoeuvres que générait cette opération cruciale de la vie des femmes en particulier.Il y a là une hystérisation qui nous sidère un peu en 2015 et même si l'on peut -et on doit !- bien évidemment se remettre dans le contexte, on se sent gêné et attristé de ce que amour et épousailles ne rimaient que si peu souvent ensemble. 

Retournons à la campagne avant de nous quitter :
c'était le premier jour du mois de Juin, et la saison de la tonte des moutons battait son plein. Tout le paysage, jusqu'au moindre pâturage, respirait la santé et n'était que couleurs. L'herbe était d'un vert nouveau, les pores ouverts, les tiges enflées par les sucs qui coulaient en elles. On pouvait voir Dieu partout dans la campagne et le diable était parti en ville .
:-))




Je ne pouvais faire un billet plus complet que celui de Cléanthe (mais de qui je regrette qu'il m'ait inconsidérement spoilé tout à trac ce que je n'aurais dû apprendre qu'à la page 250 ;-)
Pour ma part j'ai fait cette lecture en parallèle avec Papillon par hasard et avec plaisir ;-)

Je n'irai pas voir le film , je pense, l'affiche ne me dit rien qui vaille .
En revanche , j'ai revu hier l'adaptation de "Tamara Drewe" par Stephen Frears, savoureuse ô combien quand on sort du bouquin ...


MIOR. 


lundi 1 juin 2015

" Maurice " de E.M.Forster



On pourrait croire l'avoir lu , car on se souvient de la belle adaptation cinématographique par James Ivory en 1986 - voilà qui ne nous rajeunit pas :-(

Et je serais tentée de dire que ce genre de transposition à l'écran a pu faire de l'ombre à un texte somme toute pas si connu que ça 
(et pas disponible actuellement, sauf en occasion...) 

...car infiniment moins subtile , mais plus séduisante ; léchée, un peu lisse peut-être malgré l'excellence des interprètes ?

"Maurice" est un roman qui ne se donne pas tout de suite ;
 le début est un peu lent , comme un peu "empêché", à l'image du héros qui se débat avec la conscience ultra-honteuse qu'il a de ses goûts contre nature , ceux-là même qui menèrent Oscar Wilde en prison en 1895 . 
L'homosexualité masculine était alors encore un crime (l'homosexualité féminine ne l'était pas, car pas reconnue) dans une société anglaise très corsetée.

Si E.M.Forster écrivit "Maurice" en 1913, il ne consentit d'ailleurs pas à ce que l'ouvrage soit publié de son vivant. Sortie en 1971, traduction française en 1973 chez Bourgois.

Mais il ne faudrait pas prendre Maurice pour un texte militant. 

C'est avant tout le récit d'une trajectoire douloureuse vers l'âge adulte, où il faut apprendre à se définir au sein d'un milieu bourgeois, conventionnel et borné. 
Et pourtant, c'est bien ce milieu-là qui vous a formé /déformé, vous en faites partie, ou plutôt il est en vous ! Comment s'en affranchir ? A quel prix ?
C'est par un mouvement de l'âme extrêmement confus et tourmenté que Maurice commence à sentir qu'il est différent, ce qui sera tout à la fois son malheur mais peut-être aussi sa chance .

...il alla rendre visite à l'ancien associé de son père. Il avait hérité de quelque argent et d'un certain sens des affaires, et il fut décidé qu'en sortant de Cambridge il irait faire avec lui ses premières armes comme stagiaire : Hill and Hall agents de change. Maurice se préparait à entrer dans la niche que l'Angleterre lui avait assignée.

...avec des préjugés de classe assez féroces :

- Je connais les pauvres, moi aussi, dit Maurice en prenant une tranche de gâteau. Mais je n'arrive pas à m'apitoyer. Il faut leur donner un petit coup de main par civisme, c'est tout. Ils n'ont pas le cuir très sensible . Ils ne souffrent pas comme nous à leur place.

Maurice n'est pas très beau ni séduisant ; il est solidement bâti ; et il est surtout décrit comme un peu lent et pas particulièrement brillant. 
(s'il s'agit d'un autoportrait, il n'est pas complaisant !) 
Il n'est pas remarquable, au sens strict du mot, assez banal en fait.
On ressent vite qu'il est comme engourdi, entre une mère assez limitée et convenue, et deux soeurs pimbêches pas forcément attachantes.
Dans ce gynécée, on le veut coq . 

A Cambridge , il rencontre Clive Durham, qui l'attire énormément. Mais lui-même n'est pas capable de le reconnaître :

Durham ne put attendre plus longtemps. Ils étaient entourés de gens, mais ses yeux devinrent d'un bleu intense , tandis qu'il chuchotait "je vous aime". 
Maurice fut horrifié, scandalisé. De toute son âme de petit bourgeois, il était choqué.
"Non, mais vous rigolez !" s'exclama-t-il. Sa réaction, ses mots furent plus prompts que sa pensée. "Durham, dit-il, nous sommes anglais tous les deux, ne dites donc pas de sottises ! 

E.M.Forster -et c'est assez fort- nous fait ressentir comment Maurice va tenter de sortir de cette gangue où il est comme englué. Il s'attache à des sensations , des états d'âme, son récit n'est pas toujours formaté pour aller à l'essentiel mais se perd dans des notations un peu floues. 
Il laisse parfois le lecteur désespérer.
Maurice n'est pas un héros qui combat, c'est -parfois- un pauvre hère qui nous fait de la peine et dont on ressent la nausée existentielle. Sa solitude est intense et nous prend parfois à la gorge. Rien d'intellectuel là-dedans , pas de débat d'idées, de tirades brillantes, juste un gars qui veut vivre avec un poids terrible sur la poitrine...

La chrysalide deviendra finalement papillon -c'est du moins ce que nous laisse espérer la fin- mais que de souffrances, de dégoût de soi et d'isolement dans cet itinéraire...
J'ai trouvé qu'une atmosphère de grande tristesse nimbait ce récit, le malaise est souvent palpable. 
Mais je me suis attachée progressivement à Maurice grâce au ton, extrêmement honnête et peu enjolivé pour faire plus "aimable".
Une pointe d'humour anglais dans le style de l'auteur m'a aussi souvent fait sourire et m'a paru délicieux, pour la distance qu'il permet de maintenir. Humour et understatement as usual ;-)

Pour finir sur une pirouette , "Maurice" ce serait un peu : "Downton , ton univers impitoyable" . 
C'est bien cette époque, avec ces préjugés qui nous semblent si datés maintenant ; il y a pourtant des êtres de chair et de sang qui ont souffert mille morts pour enfin voir la lumière ...

MIOR.

Les livres de George ont aimé sans réserve

Un article pour connaître un peu mieux E.M.Forster

Avec ce "classique du XXième siècle" ma première participation au MOIS ANGLAIS  :-)