Affichage des articles dont le libellé est prix des lectrices de ELLE 2014. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est prix des lectrices de ELLE 2014. Afficher tous les articles

mercredi 16 avril 2014

"Le parfum de ces livres que nous avons aimés" de Will Schwalbe


Quel dommage d’avoir traduit ainsi  le titre original « The End of Your Life Book Club » ! Car , voilà bien le problème (et ce titre ne fait que l’accroitre) ce livre est furieusement (nord-)américain…Pleins de bons sentiments , boursouflé de guimauve ET POURTANT attachant.
 Mary Anne Schwalbe, mère de l’auteur , apprend qu’elle est malheureusement atteinte d’un cancer du pancréas , de ceux qui ne laissent que quelques mois d’espérance de vie. Cette femme extraordinaire (ça , on le saura …) réagit vaillamment , décide de se soigner et de lutter afin de pouvoir encore vivre bien avec ceux qu’elles aime …et finir quelques dossiers en cours ! En effet , Mary Anne, qui a la chance  d’appartenir à un milieu extrêmement aisé , fait partie de ces américaines fort impliquées dans la bienfaisance et le charity-business. Je le dis sans sarcasme car son dévouement est indéniable et son sens critique envers son propre pays assez aiguisé (elle va criant sur les toits que le système de santé est inique, et son fils est réellement inquiet au moment où Barack Obama risque d’échouer à l’élection présidentielle , car il craint que cela affecte directement l’espérance de vie de sa mère !) . Ainsi Mme Schwalbe  a été de tous les combats pour les réfugiés, voyageant sans relâche et cassant les pieds à tous ceux qu’elle peut joindre pour qu’ils donnent de l’argent en preuve de leur soutien . Son dernier combat : la construction d’une bibliothèque à Kaboul , car la libération passe par l’instruction (of course). On peut dire que cette femme se sent une mission car elle ne lâchera pas le morceau avant d’avoir vu le projet sérieusement avancé . Respect.
Alors, pourquoi ce ton persifleur ? Eh bien parce que trop c’est trop parfois , et l’impression de côtoyer une sainte, à travers le portrait hagiographique tracé par le fils, peut par moments devenir pénible… Mary Anne  a élevé trois enfants , travaillé dans des écoles prestigieuses ET œuvré pour le bien.  Pffff…on est partagé entre admiration et jalousie pour tant de courage et d’énergie.               
 Eh bien , en plus elle va réussir sa mort : son fils ayant décidé de l’accompagner pour les longues séances de chimiothérapie, ils décident tous deux de transformer ce moment qui a tout pour être glauque en séances de Club de Lecture , le plus petit du monde , puisqu’il ne rassemble que deux lecteurs . Les pages consacrées aux livres ne sont pas toujours strictement passionnantes…mais l’idée de CE club de lecture ,oui … et l'idée que , ô combien , on peut continuer de lire dans des moments pareils, est enthousiasmante !

Cette femme qui est capable de dire en phase quasi –terminale  « non, je ne souffre pas , je suis seulement incommodée » (p.305) dit aussi des phrases qui réconfortent , du type : « même quand je suis très fatiguée , j’arrive à lire . C’est peut-être parce que j’ai élevé trois enfants en travaillant à plein temps . Je crois que j’ai dû m’habituer à être tout le temps fatiguée . Si j’avais attendu d’être reposée pour lire, je ne l’aurais jamais fait »  !!

Tout est à l’avenant ; Mary Anne a le don nord-américain pour positiver en permanence , être capable de sincèrement penser à plus malheureux qu’elle , et réconforter tout son entourage .Comme l’a dit une de mes amies blogueuses , un mélange entre Mère Courage , Mère Teresa et Margaret Thatcher !! en quelque sorte .
 Même si je suis sûre que j'aimerais  Mary Anne plutôt que Will (éditeur mais écrivain très moyen) le monument que celui-ci élève à sa mère fait souvent mouche : comment continuer à partager avec des gens qui savent leur mort très proche , comment leur marquer de l’intérêt sans les déprimer encore plus, et surtout comment trouver du sens à tout ça ? Comment leur parler de leur santé au moment qui LEUR convient ? Comment continuer tout simplement à faire des projets...pour des moments où eux ne seront plus là
Est évoqué également le rapport à la religion dans une famille où certains ont la foi et d’autres non, l’homosexualité dans cette même famille , la place de la femme dans le foyer et dans la société , les soins palliatifs , la place des livres dans notre vie...avec souvent beaucoup de délicatesse, malgré ce ton un peu confit d'amour .

Je pense qu’il vaut mieux ouvrir ce livre prévenu sur son côté « fantaaastic ! » qui peut franchement agacer , mais je pense également que Mary Anne Schwalbe était une belle personne et qu’elle est « very inspiring » … Allez , voilà que je parle comme eux !

MIOR

Mary Anne Schwalbe


mardi 18 mars 2014

"Ailleurs " de Richard Russo





C'est encore une fois « le livre de ma mère » ; celui-ci ne tourne ni au règlement de compte, ni à la peinture émerveillée d’une sainte femme , ouf. 
 Mais bien au récit lucide et parfois douloureux du lien extrêmement fort qui unit l’écrivain américain et sa mère , Jean Russo. 
 Cette femme , tôt séparée du père de son fils unique , chercha toute sa vie à assumer dignement son existence , qu’elle fut matérielle ou affective.
 Mais elle le fit autour d’une fêlure intime ravageuse, qui ne lui permit que rarement d’atteindre une sorte d’équilibre, toujours fragile. 
 Ce qui semblait au départ devoir être attribué à  une personnalité difficile quoique pleine d’énergie et d’envie de vivre, releva par la suite de plus en plus clairement du pathologique et de la souffrance psychique.                                           
« Les nerfs », c’est par cette imprécision pudique qu’on désignait alors les crises d’angoisse ou de dépression, les décisions impulsives et les revirements d’humeur outranciers.
 Aucune thérapie n’était engagée, bien sûr.  
A chacun de se battre , avec ses faibles moyens, contre ses démons intérieurs …   ou de « se passer un sacré savon », selon l’expression amusante de la mère.                               

Voilà à quoi ressemblait l’indépendance de ma mère à trente ans. Elle était libre,  mais pas tout à fait. Bien qu’elle puisse aller où bon lui semblait, elle n’avait aucun moyen de s’y rendre. Elle gagnait de l’argent , mais tout était dépensé avant qu’elle puisse s’offrir ce qu’elle voulait réellement. Les hommes l’aimaient -son physique, sa façon de danser et de rire- et, en d’autres circonstances, elle n’aurait eu aucun mal à trouver quelqu’un. Mais les circonstances n’étaient pas autres, elles étaient toujours les mêmes. Généralement les hommes qui lui plaisaient ne faisaient que passer et souvent ils renonçaient après avoir fait ma connaissance , celle de mes grands-parents qui ne desserraient pas les dents, ou de Gloversville.  Certaines d’entre eux venaient probablement d’endroits semblables ; après la guerre, ils en avaient marre de ces coins paumés.                                                                       
  Pour ma mère elle-même, cette autonomie durement acquise devait parfois ressembler à une cage. Au moins, était-ce une cage qu’elle avait conçue elle-même, différente et supérieure à celle dans laquelle ses parents, mon père et Gloversville l’auraient mise si elle les avait laissé faire. Rétrospectivement, je suis stupéfié par le courage qu’elle a dû rassembler pour imaginer –en travaillant à Schenectady, en ayant son compte en banque personnel et en sortant avec un homme à l’occasion- qu’elle vivait en dehors de la cage dont elle était si clairement prisonnière. Elle avait dû nourrir cet imaginaire jour après jour, année après année, alors que les réalités de la vie s’abattaient sur elle inexorablement, en insinuant, à la manière du doute, qu’il serait plus raisonnable de renoncer. Sans personne avec qui parler de tout cela, en dehors d’un jeune garçon.
                                         
 Richard Russo , né en 1949 dans une petite ville de l’état de New-York, raconte aussi  la dignité des travailleurs pauvres de sa famille maternelle, à Gloversville , une ville dédiée à la fabrication des gants de peau pendant  les années de son enfance (très beau prologue)

Le moment le plus impressionnant du livre est le récit du déménagement subit de Richard et Jean vers Phoenix , Arizona ( ! )à bord d’une vieille bagnole déglinguée surnommée « la Mort Grise » . Quatre mille kms par un jeune conducteur totalement inexpérimenté à bord d’une quasi-épave , non climatisée bien entendu en 1967, et sans point de chute à l’arrivée.Une décision folle et une sorte de fugue hors du milieu d’origine et de la petite ville triste… 
Ailleurs , ce sera tellement mieux …ailleurs

Et puis les crises de découragement, les revirements soudains , les jugements à l’emporte-pièce, la galère assumée par orgueil …et ce compagnonnage perpétuel mère-fils , qui pour être malsain n’en est pourtant jamais vraiment devenu toxique, étonnamment.
J’ai beaucoup apprécié dans le regard du fils-écrivain sur la mère : lucide mais sans aigreur ou méchanceté , magnanime en somme . 
Le portrait n’est pas à charge, Richard Russo sait à travers celui-ci rendre hommage aux qualités de Jean. Il n’oublie ce qu’il lui doit -et qu’il lui a rendu au centuple , en compagnie de son épouse , une sainte femme pour le coup !...  
                     
J’ai moi aussi trouvé cette femme attachante : tellement combative , déséquilibrée certes mais pas une méchante personne . Juste quelqu’un qui n’a pas su trouver son équilibre , et qui en a été la première victime.
Un très beau portrait, et un livre écrit simplement à propos de choses compliquées… 
MIOR
ps : j'aime beaucoup la photo noir et blanc du bandeau ; "collection privée" , de l'auteur ?