Affichage des articles dont le libellé est rentrée littéraire 2013. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est rentrée littéraire 2013. Afficher tous les articles

mardi 18 mars 2014

"Ailleurs " de Richard Russo





C'est encore une fois « le livre de ma mère » ; celui-ci ne tourne ni au règlement de compte, ni à la peinture émerveillée d’une sainte femme , ouf. 
 Mais bien au récit lucide et parfois douloureux du lien extrêmement fort qui unit l’écrivain américain et sa mère , Jean Russo. 
 Cette femme , tôt séparée du père de son fils unique , chercha toute sa vie à assumer dignement son existence , qu’elle fut matérielle ou affective.
 Mais elle le fit autour d’une fêlure intime ravageuse, qui ne lui permit que rarement d’atteindre une sorte d’équilibre, toujours fragile. 
 Ce qui semblait au départ devoir être attribué à  une personnalité difficile quoique pleine d’énergie et d’envie de vivre, releva par la suite de plus en plus clairement du pathologique et de la souffrance psychique.                                           
« Les nerfs », c’est par cette imprécision pudique qu’on désignait alors les crises d’angoisse ou de dépression, les décisions impulsives et les revirements d’humeur outranciers.
 Aucune thérapie n’était engagée, bien sûr.  
A chacun de se battre , avec ses faibles moyens, contre ses démons intérieurs …   ou de « se passer un sacré savon », selon l’expression amusante de la mère.                               

Voilà à quoi ressemblait l’indépendance de ma mère à trente ans. Elle était libre,  mais pas tout à fait. Bien qu’elle puisse aller où bon lui semblait, elle n’avait aucun moyen de s’y rendre. Elle gagnait de l’argent , mais tout était dépensé avant qu’elle puisse s’offrir ce qu’elle voulait réellement. Les hommes l’aimaient -son physique, sa façon de danser et de rire- et, en d’autres circonstances, elle n’aurait eu aucun mal à trouver quelqu’un. Mais les circonstances n’étaient pas autres, elles étaient toujours les mêmes. Généralement les hommes qui lui plaisaient ne faisaient que passer et souvent ils renonçaient après avoir fait ma connaissance , celle de mes grands-parents qui ne desserraient pas les dents, ou de Gloversville.  Certaines d’entre eux venaient probablement d’endroits semblables ; après la guerre, ils en avaient marre de ces coins paumés.                                                                       
  Pour ma mère elle-même, cette autonomie durement acquise devait parfois ressembler à une cage. Au moins, était-ce une cage qu’elle avait conçue elle-même, différente et supérieure à celle dans laquelle ses parents, mon père et Gloversville l’auraient mise si elle les avait laissé faire. Rétrospectivement, je suis stupéfié par le courage qu’elle a dû rassembler pour imaginer –en travaillant à Schenectady, en ayant son compte en banque personnel et en sortant avec un homme à l’occasion- qu’elle vivait en dehors de la cage dont elle était si clairement prisonnière. Elle avait dû nourrir cet imaginaire jour après jour, année après année, alors que les réalités de la vie s’abattaient sur elle inexorablement, en insinuant, à la manière du doute, qu’il serait plus raisonnable de renoncer. Sans personne avec qui parler de tout cela, en dehors d’un jeune garçon.
                                         
 Richard Russo , né en 1949 dans une petite ville de l’état de New-York, raconte aussi  la dignité des travailleurs pauvres de sa famille maternelle, à Gloversville , une ville dédiée à la fabrication des gants de peau pendant  les années de son enfance (très beau prologue)

Le moment le plus impressionnant du livre est le récit du déménagement subit de Richard et Jean vers Phoenix , Arizona ( ! )à bord d’une vieille bagnole déglinguée surnommée « la Mort Grise » . Quatre mille kms par un jeune conducteur totalement inexpérimenté à bord d’une quasi-épave , non climatisée bien entendu en 1967, et sans point de chute à l’arrivée.Une décision folle et une sorte de fugue hors du milieu d’origine et de la petite ville triste… 
Ailleurs , ce sera tellement mieux …ailleurs

Et puis les crises de découragement, les revirements soudains , les jugements à l’emporte-pièce, la galère assumée par orgueil …et ce compagnonnage perpétuel mère-fils , qui pour être malsain n’en est pourtant jamais vraiment devenu toxique, étonnamment.
J’ai beaucoup apprécié dans le regard du fils-écrivain sur la mère : lucide mais sans aigreur ou méchanceté , magnanime en somme . 
Le portrait n’est pas à charge, Richard Russo sait à travers celui-ci rendre hommage aux qualités de Jean. Il n’oublie ce qu’il lui doit -et qu’il lui a rendu au centuple , en compagnie de son épouse , une sainte femme pour le coup !...  
                     
J’ai moi aussi trouvé cette femme attachante : tellement combative , déséquilibrée certes mais pas une méchante personne . Juste quelqu’un qui n’a pas su trouver son équilibre , et qui en a été la première victime.
Un très beau portrait, et un livre écrit simplement à propos de choses compliquées… 
MIOR
ps : j'aime beaucoup la photo noir et blanc du bandeau ; "collection privée" , de l'auteur ?




samedi 1 mars 2014

"Les évaporés" de Thomas B. Reverdy


Quatrième de couverture :

 Ici, lorsque quelqu'un disparaît, on dit simplement qu'il s'est évaporé, personne ne le recherche, ni la police parce qu'il n'y a pas de crime, ni la famille parce qu'elle est déshonorée. Partir sans donner d'explication, c'est précisément ce que Kaze a fait cette nuit-là. Comment peut-on s'évaporer si facilement ? Et pour quelles raisons ? C'est ce qu'aimerait comprendre Richard B. en accompagnant Yukiko au Japon pour retrouver son père, Kaze. Pour cette femme qu'il aime encore, il mènera l'enquête dans un Japon parallèle, celui du quartier des travailleurs pauvres de San'ya à Tokyo et des camps de réfugiés autour de Sendai.
 Mais, au fait : pourquoi rechercher celui qui a voulu disparaître ? 

Les évaporés se lit à la fois comme un roman policier, une quête existentielle et un roman d'amour. D'une façon sensible et poétique, il nous parle du Japon contemporain, de Fukushima et des yakuzas, mais aussi du mystère que l'on est les uns pour les autres, du chagrin amoureux et de notre désir, parfois, de prendre la fuite.

Cette quatrième est trop bien faite ! aussi je ne rajouterai pas grand chose sauf que j'ai pris un extrême plaisir à cette lecture.
Chapitres courts, langue simple, Thomas Reverdy ne cherche pas à "faire littéraire" mais une poésie certaine se dégage de son texte, forme et fond.
On apprend au passage beaucoup de choses sur le Japon contemporain, Fukushima compris:

Le tsunami avait brutalement jeté des milliers de personnes sur les routes. La reconstruction durerait des années. La zone d'exclusion demeurait inhabitable. Malgré les aides d'urgence, les dédommagements ne viendraient qu'au terme de procès qui prendraient au moins dix ans , dans lesquels l'Etat, la compagnie électrique et les assurances se rejetteraient la responsabilité de la catastrophe, regrettant de ne pouvoir l'attribuer à quelque dieu caché, au destin, à Monsieur Pas-de-chance. Ceux qui avaient des dettes ou qui avaient sombré avec le traumatisme avaient rejoint Tokyo dans l'espoir de refaire leur vie. Certains, pour des raisons qui leur appartenaient,en avaient profité pour disparaître.Beaucoup avaient erré , ballottés comme des débris de vaisseaux fantômes dans la campagne submergée, toutes amarres rompues, familles disloquées, parents perdus, maisons effondrées , anéanties, éparpillées sur la plaine en compagnie de carcasses de voitures et de bateaux, de wagons fracassés, d'arbres déracinés, de morceaux de route arrachés, de rochers , de chiens redevenus sauvages se nourrissant de vaches abandonnées, de cadavres aussi: il y en avait partout , dans les maisons éventrées, parmi les ruines, sur le rivage où la mer les ramenait sans cesse pendant des semaines, assez de morts pour transformer des bancs de maquereaux en piranhas, et tous ces gens qui erraient étaient comme à la dérive au milieu des restes de leur monde. La mer s'était retirée, mais il n'y avait plus de port où rentrer.
Ils n'avaient plus de bagages.

Alors ils avaient échoué ici, à San'ya.

...Richard B. avait vraiment du mal avec le Japon. C'est la langue. C'est de ne pas comprendre ce que les gens disent, de ne pas pouvoir lire le nom des stations de métro ou les panneaux dans les rues. Tout à coup les livres dans les librairies deviennent des objets absolument mystérieux et sans usage:de petits volumes rectangulaires de papier reliés et couverts de pattes de mouche, à quoi cela peut-il bien servir? On ne distingue ni titre ni auteur ni même le type de bouquin.C'est humiliant . Au Japon , soudain, on est analphabète. Le classement des aliments, pour ceux qu'on arrive à reconnaître, n'est pas le même dans un supermarché américain ou japonais. Les couleurs ne concordent pas : il y a des boîtes de tomates vertes, des brosses à dents et des cotons-tiges noirs, des tubes de dentifrice marron. Il y a au moins quinze sortes de wasabi, mais pas de moutarde. Des packs de lait bleus, verts, rouges, sans que ça corresponde à leur teneur en crème.Sans compter tous les aliments dans des cartons, des boîtes, des emballages sur lesquels, s'il n'y a pas la photo dessus, vous, analphabète, vous ne savez pas ce que c'est, aucune chance. Et c'était pire au restaurant.

P.119 à 122 : savoureuse "liste des raisons de disparaître" !

Petit haïku du poète américain Richard Brautigan, souvent cité (lui aussi , comme Thomas Reverdy , a vécu au Japon)

                                       J'aime ce chauffeur de taxi
                                     qui fonce dans les rues sombres 
                                                 de Tokyo
                                    Comme si la vie n'avait aucun sens.
                                             Je me sens pareil.



Un mélange très réussi entre désinvolture et gravité, vraiment.

MIOR

mardi 18 février 2014

"Petites scènes capitales" de Sylvie Germain

Voici un livre d’une grande tristesse mais aussi d’une infinie douceur...
Sylvie Germain, dans une langue magnifique , riche et fleurie sans jamais devenir pédante, nous narre l’itinéraire de vie d’une de ses contemporaines.

 Née dans l’immédiate après-guerre, mystérieusement abandonnée par sa mère à l’âge de onze mois, élevée par son père et sa belle-mère au sein d’une famille extrêmement recomposée pour l’époque, Lili n’en finit pas de questionner ses origines et les visages de l’amour. 
Se sentant facilement surnuméraire, Lili la discrète cherche sa place, au sein de sa famille, au sein de la société, et cherche sa vérité sans relâche , avec une belle honnêteté. 
Quand le récit s’arrête, elle atteint la soixantaine et peut finalement s’enorgueillir d’une trajectoire, qui , pour n’être pas socialement remarquable , n’en est pas moins respectable. 
Lili « sonne vrai » , elle aura su tracer sa route en dépit de lourds drames familiaux et au prix de changements d'orientation assez courageux. 
Voilà bien ce dont elle peut être fière.

Il faut tout de suite dire que le roman est assez riche en rebondissements, coups de théatre et secrets de familles assez  terribles ... 
Lili et les siens connaîtront en vérité bien des drames.
On suit peu ou prou tous les membres de cette famille sur une cinquantaine d’années, même si  Sylvie Germain privilégie Lili comme personnage pivot . 
La mort est fréquemment présente, comme une ombre dangereuse qui se penche sur notre épaule et oblitère bien des parcours.
 Et l’amour, tantôt glorieux mais souvent tellement maladroit, peine à transcender les épreuves,  quoiqu’en en dise …

D’une lecture très fluide, le récit de se compose d’une cinquantaine de saynètes de quelques pages seulement, ces fameuses « petites scènes capitales » du titre. 
Comme en un croquis saisi sur le vif , l’auteur sait y mêler les destinées racontées à grands traits et les notations intimes les plus précises. 
Sylvie Germain joue bien « sa » petite musique. 
En résulte un ton bien particulier, qui peut agacer car éminemment romanesque, ou séduire car très subtil. 
Pour ma part, j’ai eu plaisir à être transportée dans une période à la fois « datable » (la guerre d'Algérie, Mai 68...) mais comme en filigrane seulement, et s’attachant plutôt à l’intime voire l’indicible de toute destinée humaine. 
Un beau récit , grave et profond.

MIOR



lundi 20 janvier 2014

" Esprit d'hiver " de Laura Kasischke


Ce huis-clos glaçant se déroule un jour de Noël, dans la maison confortable d'un couple d'américains prospères, du côté du lac Erié. Eric et Holly sont les parents de Tatiana, enfant russe adoptée toute petite et maintenant ado de quinze ans.
 Holly s'apprête à cuisiner pour recevoir famille proche et amis autour du traditionnel repas de fête, pendant qu' Eric doit aller chercher certains des invités à l'aéroport. 
Mais ce matin-là, rien ne semble devoir aller comme il faut : Holly et Eric n'ont pas entendu sonner leur réveil, ils démarrent en panique cette journée supposée de fête, avec un sentiment de malaise qui ne les quittera pas. 
Une tempête de neige va encore tout compliquer, bloquant  Holly et Tatiana seules à la maison et Eric à l'extérieur ....

Ce livre a donc été lu dans la période adéquate des fêtes de fin d'année (ce qui lui donne assurément du relief!), j'ai voulu ensuite le laisser résonner avant de le chroniquer. 
Il m'arrivait précédé de bien de commentaires : en effet, lu dans le cadre du Prix ELLE, je l'ai reçu relativement tard dans la boucle et certaines des co-jurées avec qui j'ai un échange amical de blogueuses m'avaient fait part de leur enthousiasme ... ou de leur rejet total ! (peu de réactions entre-deux)

Or , pour moi, ce livre ne mérite peut-être tout à fait ni l'un ni l'autre ?

Je serais tentée de dire qu'il s'agit plus d'un thriller que d'un roman, pour commencer : le suspense est tel que l'on ne peut pas vraiment gloser sur le fond de l'affaire sans voler le "plaisir" de lecture de l'innocent qui lirait en premier quelques critiques .
 Bon , disons un roman à suspense , si vous voulez.
La forme , alors ? Bien , elle est relativement virtuose, Laura Kasischke sait y faire, c'est entendu , elle va nous mener en bâteau d'un bout à l'autre. 
Le problème , c'est quand même qu'on SAIT dès le début qu'elle nous mène en bateau !
Vu l'outrance des propos , l'étrangeté des situations , l'hystérie du tout, on sait bien que rien n'est normal et que la mort s'invitera avant la fin de ce Noël d'épouvante. 

Personnellement , je n'ai jamais réussi à éprouver d'empathie pour les deux personnages principaux. 
La faute certainement à l'américanisation totale du texte : on baigne dans une sensiblerie visqueuse, archi-sucrée voire gluante, une  sentimentalité très convenue à mes yeux autour de l'amour-forcément-immense-d'une-mère partie-adopter-son-enfant-au-fin-fond-de-la-Sibérie-mais-oui-mais-oui-parfaitement.

Alors , oui, il s'agit d'une enfant adoptée donc couvée et adorée au delà du raisonnable (devenue une ado désagréable les trois-quarts du temps, comme quoi...) et d'une mère frustrée par la maternité qu'elle a si ardemment désirée mais qui l'amène progressivement à ne plus pouvoir créer (elle écrivait de la poésie) puique dans son hystérie elle veut être une mère parfaite ou rien, quoique......là dessus, Kassischke réussit UNE notation qui me semble très importante ET très sulfureuse. Mère et fille , un ravage , pour reprendre le titre d'un livre de Marie-Magdelene Lessana ? Celles qui ont lu comprendront certainement à quoi je fais allusion.
En terme d'ambivalence , c'est fort...

L'on peut connaître ou comprendre ce genre de champ de bataille familial, pourtant cela n'a créé aucune complicité entre la lectrice que je suis et ces deux femmes (j'ai pourtant une fille ado du même âge , ah ah ! moins désagréable je précise)
Enfin , certains passages réellement gore du récit créent un malaise . Les ficelles sont grosses, ce sont des câbles par moments, et l'auteur nous bouscule et nous tire à hue et à dia. On n'est pas loin du film d'horreur, faut aimer. Alors oui, pour que ça marche , il faut lire ce livre très vite, d'une traite si possible, et un jour de mauvais temps,afin de se laisser happer par le rythme, la folie, la puissance de feu de Laura Kasischke.

C'était ma première lecture de cet auteur. Pas sur que j'aie envie d'y retourner !

MIOR

ps : je ne résiste pas au plaisir d'ajouter une photo très Bon-Dieu-sans-confession de L.Kasischke... 




dimanche 22 décembre 2013

" La saison de l'ombre " de Léonora Miano



roman, chez Grasset  

Le voilà , le moment que j'attendais depuis bientôt six mois de lectures pour le prochain Prix ELLE , la rencontre, la découverte, le bouquin que je n'aurais pas répérée toute seule car le sujet m'en paraissait lugubre, la pépite de la rentrée littéraire hexagonale !

Autant vous le dire tout de suite, Léonora Miano n'a pas passé le barrage de la première sélection ELLE. C'est bien dommage et c'est pour cela que j'affiche ce bandeau rouge du Prix Fémina, qu'elle a remporté il y a peu , et c'est justice, et ça me console !

Dans un Cameroun ancien, Léonora Miano prend une plume de magicienne et nous raconte dans une langue ample , poétique et métaphorique ce qui s'avère être les débuts du commerce de "bois d'ébène". Mais pas de fresque, pas de récit historique, pas de mise en perspective, oh non, il s'agit juste d'un récit intime, humain, tellement humain...
Dans ce village Mulongo incendié durant la nuit, c'est la la sidération : dix jeunes initiés et deux hommes mûrs ont disparu. 
Depuis sa fondation, la devise du clan dit: Je suis parce que nous sommes. (...)

 Depuis la fondation du clan , les Mulongo n'ont pas eu à combattre leurs voisins. Le clan possède bien des guerriers, mais ce corps n'existe que pour le principe. Leurs combats les plus éprouvants consistent en des joutes dansées lors de cérémonies. Les guerriers mulongo s'honorent de n'avoir jamais fait couler de sang humain. (...)

 Les Bwele sauraient ce qu'il est advenu des douze disparus

C'est une grande mélopée , un peu à la façon de "Certaines n'avaient jamais vu la mer".
Il y a d'ailleurs des tournures de même type : on nous parle par exemple de "Celles dont les fils n'ont pas été retrouvés" . 
Elles ont été regroupées et mises à l'écart dans la même case :
La bienséance interdit les épanchements. Il ne faut pas gémir sur le sort d'un enfant quand on a la chance d'en avoir d'autres, quand on peut encore en mettre au monde. Il est malsain de cajoler sa propre souffrance quand ce qui compte, c'est le bien-être, la pérennité du groupe. On sait qu'elles ont mal. C'est pour cela que cette maison commune leur a été affectée.
Elles ont le droit d'éprouver de la peine. Pas celui d'embarrasser le clan avec tout ce chagrin, de contaminer les personnes qui vivent quotidiennement à leurs côtés, de faire comme si l'enfant qui n'a pas été retrouvé représentait tout.Ces femmes sont comme les veuves, qui ne sont autorisées à reparaître en société qu'au terme d'une certaine durée, après s'être soumises à des rituels parfois rudes. Elles ne sont pas des veuves. Il n'y a pas de mot pour nommer leur condition.On n'a pas revu leurs garçons après le grand incendie. Nul ne sait s'ils sont vivants où morts.  

L'une de ces femmes, Eyabe, ne peut accepter cet immobilisme qui lui est imposé : 

Le jour où le chef et les hommes de sa garde prennent la route du pays bwele, la femme quitte le village . S'engouffrant dans l'interstice qui sépare la nuit de l'aurore, elle les précède , marche sans crainte sur des sentiers qui n'en sont pas, qui se forment sous la plante de ses pieds, dessinant une voie qui n'appartient qu'à elle , comme un chemin de vie. Elle est sur sa route. Rien ni personne n'a le pouvoir de l'arrêter. Une hotte retenue par une lanière qui lui barre le front, descend dans son dos. Elle y a placé des vivres , un peu d'eau dans une outre scellée . Un sac lui bat le flan droit, qui contient un pot rempli de terre. Eyabe ne se pose pas la question de la direction à suivre. Quelque chose la pousse, la conduit. L'amour des mères pour leurs fils n'a que faire des astres pour trouver son chemin . Il est lui-même l'étoile.
La femme se sent en paix.

Portrait d'Eyabe :
Eyabe est restée une femme abritant un esprit mâle. Les amants de sa jeunesse ne lui ont jamais reproché ce trait de caractère, celui qu'elle a épousé non plus. Parfois, lors de leurs ébats, il est arrivé que l'époux dise, avec un sourire: Tu sais quand même que je suis l'homme? A quoi elle répondait: Autrement, je n'aurais pas consenti à m'unir à toi. Sache , cependant, que moi aussi je suis l'homme. Lorsque la divinité a façonné l'être humain, elle lui a insufflé ces deux énergies...

Elle retrouve Mutimbo, l'un des hommes d'âge mur, mari de la guérisseuse du clan :
Il ne peut affirmer qu'une chose: c'est en pays côtier que le sort des personnes enlevées est scellé. Mais pourquoi ces arrachements? suffoque Eyabe, n'en croyant pas ses oreilles. Tout ceci est au-delà de ce que son esprit aurait pu concevoir.
Mutimbo hausse les épaules. Il a entendu dire que les princes de la côte s'étaient alliés avec des étrangers aux pieds de poule. "Ils n'ont pas vraiment des pattes d'oiseau, mais portent, sur les jambes, des vêtements qui donnent cette impression.On m'a raconté que les Côtiers commercent depuis longtemps avec ces étrangers venus de pongo (le Nord) par l'océan. Jadis , d'après ce que j'ai compris, ils leurs procuraient de l'huile rouge et des défenses d'éléphants. Désormais, ils donnent des gens , même des enfants, en échange de marchandises. Il paraît que les Côtiers possèdent maintenant un roseau qui crache la foudre, lance des projectiles mortels. Cette arme fournie par les hommes aux pieds de poule , leur permet de soumettre aisément leurs captifs."

Elle chante et psalmodie le nom de son garçon :
Mukidi , c'est ainsi qu'il s'appelle. Prononcer ce nom l'apaise. Pas un instant, elle ne songe que des forces occultes puissent s'emparer de la vibration de ce nom. Cette croyance, parmi les plus ancrées dans la communauté, lui apparait subitement comme une bêtise. C'est d'être nommé qui fait exister ce qui vit. En énonçant le nom de son fils aîné, elle le ramène chez lui, y consolide sa présence. C'est ce que devraient faire toutes les mères, toutes celles dont on attend les fils.

Voilà , comme vous le constatez , j'ai préféré laisser parler Léonora Miano que moi , espérant que vous sentiriez le souffle qui habite sa narration.
J'ai été éblouie par la lumineuse simplicité de la langue imagée qu'elle emploie, par le suspense et la grande sagesse qu'elle sait donner tour à tour à son récit. 
J'ai été constamment sous le charme de sa prose riche et fluide à la fois .
C'est un roman-poème , archaïque et envoûtant, d'une très grande force intemporelle.
 Le livre ne fait guère plus de deux cent pages qui s'avalent d'une traite, mais je reviendrai le lire plus posément, et je remercie infiniment Léonora Miano pour le grand bonheur de lecture qu'elle m'a procuré ...

Pour illustrer ce billet, une photo réunissant les auteurs qui m'ont le plus impressionnée en cette rentrée littéraire : Richard Ford et Léonora Miano.  Respect !

MIOR
ps: partez dans votre lecture avec un crayon, comme dans un roman russe ! les noms des protagonistes sont de sonorité proche






samedi 21 décembre 2013

" En même temps, toute la terre et tout le ciel " de Ruth OZEKI



roman, chez Belfond 




Cette critique ne va pas être facile à organiser . Par où commencer ?
 Peut-être par vous présenter l'auteur, artiste et écrivain américano-japonaise née en 1956... et ordonnée prêtre bouddhiste zen sôtô en 2010 .

Née dans le Connecticut, elle fait des études asiatiques et de littérature anglaise au Smith College. Elle part ensuite à l'université de Nara, au Japon, pour d'autres études sur la littérature classique japonaise. Elle a été hôtesse de bar à Kyoto, a  étudié le théâtre Nô et la sculpture de masques, a fondé une école de langue, a enseigné à la faculté de l'Université de Kyoto Sangyo.

En 1985, Ruth Ozeki retourne à New York et commence une carrière cinématographique en tant que directeur artistique, assurant la conception des décors et des accessoires pour les films d'horreur à petit budget (!) puis, à partir de 1994, ses propres films.
Premier bouquin en 1998. "En même temps , toute la terre et tout le ciel" est son troisième roman
(éléments rassemblés sur le site de l'auteur http://www.ruthozeki.com/about )

Pourquoi cette longue introduction ? Parce que , comme vous vous en doutez, tout ceci est utile pour s'embarquer dans ce récit. Ce livre est en effet une espèce d'OLNI ! (objet littéraire non identifié) et à ce titre j'ai eu un peu de mal à vraiment entrer dedans.

Au départ : une femme et écrivain nommée Ruth, qui habite la Baie Désolation, coin paumé du côté de Vancouver, trouve sur la plage un paquet contenant, dans un bento Hello Kitty , le journal d'une adolescente japonaise intelligente et perturbée. Celle ci se bat avec des difficultés existencielles assez carabinées ! Elle est persécutée à l'école, son père veut se suicider tout le temps, elle qui a vécu la majeure partie de son enfance aux USA a énormémént de mal à s'habituer au mode de vie japonais, cependant elle découvre qu'elle a une ancêtre nonne zen de 104 ans qu'elle trouve décoiffante, bref tout est questionnement pour elle. 
En particulier notre rapport au temps . 
De façon curieuse, elle semble écrire comme certaine d'être lue. Elle apostrophe Ruth, qui très vite se passionne: cette jeune fille est-elle morte lors du tsunami, s'est-elle suicidée?
Existe t-elle seulement ?
Elle dit s'appeler Nao (=now en anglais)
Ruth traverse elle aussi une sorte de crise de questionnement: elle n'arrive plus à créer, aime et déteste l'endroit où elle vit, elle va se plonger avec un sentiment d'urgence dans cette histoire, qui s'ouvre comme des poupées gigognes, dans une sorte de mise en abîme.

Une citation ouvre la 3ième partie : 
Ne pensez pas que le temps simplement s'envole. Ne pensez pas que s'envoler est la caractéristique du temps . S'il s'envolait, il y aurait un intervalle entre le temps et la conscience que nous en prenons. La raison pour la quelle vous ne prenez pas clairement conscience de l'être-temps réside dans le fait que vous le prenez pour ce qui s'en va.
En un mot, toutes les choses dans le monde entier sont reliées les unes aux autres en tant qu'instants. Puisque tous les instants sont l'être-temps, ils sont votre être-temps.
Dogen Zenji
  
Pour aimer ce livre , il faut aimer le Japon , Marcel Proust et la fascination pour le Temps, le zen ...et les ados !
La construction est assez virtuose, mais de réels moments de poésie alternent avec des passages prosaïques (ou simplement trop longs) . Il est conçu comme un "page-turner" , mais cela n'a pas vraiment fonctionné pour moi, peut-être parce que je me trouvais pressée ... par le temps (le temps de rendre ma critique pour ELLE !)
En même temps , il est puissamment original, facile d'accès (langage très simple) et très touchant dans son côté  "dites moi, comment faut-il vivre ?"
Il n'est pas vraiment littéraire (pas de goût pour la belle phrase, et la traduction d'une pensée japonaise dans la langue anglaise traduite ensuite en français n'arrange rien !) mais plutôt philosophique et même métaphysique. Il peut se lire de 15 à 104 ans, et il n'est certainement pas dépourvu d'humour.

Je ressens maintenant le besoin de le laisser résonner en moi,je ne suis pas sûre de ce que cette résonnance laissera, si ce livre sera "long en bouche" en quelque sorte.
Je pense qu'il va beaucoup plaire aux jurées du Prix ELLE, mais je ne crois pas avoir trouvé mon favori pour le Prix , personnellement.

En revanche, dans mon prochain billet ...
A suivre !
MIOR


jeudi 19 décembre 2013

" Daffodil Silver " d'Isabelle Monnin




Cette photo floutée qui figure en bandeau sur le livre attire l'oeil, vraiment.
 Parce qu'on a vu des clichés récents,on croit reconnaitre l'auteur au second plan. 
Serait ce une photo personnelle qu'Isabelle Monnin et sa soeur (?) auraient prêté ?
 Sourires, soeurs, flou d'une photo bougée, car la vie ça bouge, par définition.
La mort, elle, glace, fige, arrête le mouvement et les sourires. Le flou prend un tout autre sens. Le chagrin se dépose comme une couche de givre sur toutes les actions , toutes les pensées.
Pour un temps. Normalement.
Mais pas là.
Rosa est morte, elle avait vingt-six ans, et sa soeur, Lilas ne s'en remet pas . 
Pire, ne VEUT surtout pas s'en remettre. 

Rosa était l'unique horizon de Lilas.
Elle lui suffisait et personne ne put jamais vraiment rivaliser (...) Elle aura été la soeur de Rosa, plus sûrement encore qu'elle fut ma mère, la femme de mon père ou la fille de ses parents
Bien sûr , le contexte est atroce : Lilas vient de donner le jour à une petite fille, prénommée Daffodil, seulement quinze jours avant. 

C'est Daffodil qui sera la narratrice de ce deuil impossible.

C'est ainsi que l'on comprend le sens du mot "irréversible". S'assoir et regarder le désastre. (...)
Ma mère n'a pas la force de balayer les débris de son enfance, elle laisse les poussières de la dévastation tout envelopper, de temps à autre mon père passe un coup d'éponge, mais bientôt la cendre recouvre tout et sa tête bourdonne des insectes qui viennent se repaître des déchets .

Il ya les proches , les vrais amis : Jean qui était le compagnon de Rosa, Seymour qui est celui de Lilas, et Barthélémy Hyrriée , l'ami écrivain , brillant et libre . Avec eux , on essaye de partager la douleur. Pendant un temps.
Je me suis souvent demandé ce que Hyrriée avait pu trouver à mes parents. Ma mère disait qu'ils formaient une sorte de famille tous les cinq, une famille de déracinés qui fête ensemble Noël et les anniversaires, qui part en vacances et passe ses dimanches ensemble, c'est peut-être juste cela.

Et puis Lilas va découvrir une correspondance, l'évocation d'un secret . Dont Lilas ne sait rien, pour la première fois. Vertige . Incrédulité. Déni. Et une sorte de fixation morbide commence , après un an de deuil qui n'a rien adoucit , au contraire. Réaction hystérique? en tout cas elle va dès lors s'enfoncer dans une sorte d' "hyper-deuil"
 Lilas va  définitivement investir ce deuil comme SA (seule) raison de vivre.
 Et réaliser des projets de plus en plus fous :

L'idée est simple : elle veut écrire un livre qu'on mettra autant de temps à lire que Rosa a vécu. Il s'agit de reconstituer aussi précisément que possible chaque minute de la vie de ma tante, soit 26 années, 97 jours, 16h heures et 30 minutes. Chaque fois que quelqu'un commencera à lire Le Livre de Rosa, pense ma mère, la vie de sa soeur se trouvera prolongée d'autant. Ainsi Rosa vivra éternellement dans les yeux de ses lecteurs. On a les immortalités qu'on peut. 

Pendant ce temps , Seymour, impavide, élève Daffodil, seul, très seul certainement, mais indéfectiblement solidaire de sa femme.
Les grands-parents semblent rebondir , recommencer à vivre un peu, ils quittent la maison de famille, alors même que Lilas investit l'ancienne usine usine familiale pour y construire un véritable mausolée du Souvenir. 
Elle crée enfin une Fondation qui récompense tous les ans d'un "Prix Rosa" une oeuvre permettant de mieux connaître la vie de celle-ci, sous toute sorte d'angles.

Très rapidement celui-ci a acquis une forte notoriété et son verdict est attendu chaque année avec intérêt. De plus en plus nombreux, des artistes, des architectes, des chercheurs en toutes disciplines présentent des dossiers et espèrent séduire le jury confrontés parfois à des choix impossibles: entre une recherche sur la mort subite par crise cardiaque et un artiste proposant de constituer une bibliothèque de rires, comment trancher?   

Pour moi , à ce moment-là , il y a eu un tournant : j'ai (enfin) réussi à m'abîmer dans la folie de Lilas, qui finit dans sa démesure même à faire oeuvre , et à re fréquenter la vie à travers la création artistique et l'animation de l' entreprise qu'est devenue la Fondation (qui emploit des permanents, établit des contacts de par le monde entier et déclenche des recherches qui feront dates).
 J'ai trouvé toute la fin assez fascinante. 
Des développements inattendus relancent l'intérêt.
 Les relations avec les deux grands amis se modifient, ces altérations sont finement décrites. C'est d'un livre que viendra le coup de grâce , car en fait , qui possède la vérité sur Rosa ? Qui pourrait posséder la vérité sur Rosa ?
Il y a une impression de grand crescendo , et à la fin tout fait sens, en quelque sorte.

 Pour moi vraiment, contrairement à pas mal de blogueurs, c'est seulement en deuxième partie du livre que je me suis sentie réellement intéressée et même captivée par cette histoire sombre. La conclusion est bien menée, ce qui n'était pas évident.

On peut y voir une parabole sur l'utilité de toute chose, y compris la mort.

On peut s'agacer de certaines facilités ( Seymour est riche à millions, ce qui rend tout ceci possible ) ou plaindre Daffodil jamais préférée au fantôme de sa tante, pour cela détester Lilas et avoir envie de la secouer comme un prunier pour qu'elle-même reprenne vie, mais ce livre qui a le courage de parler du deuil et pas seulement en passant est certainement utile et singulier.
Je pense qu'il "résonnera" très fort pour certains lecteurs, qui seront bouleversés.

En revanche il ne m'a pas toujours convaincue du point de vie du style, inégal, certaines affêteries m'ont agacée (cette famille où toutes les filles portent des noms de fleurs et les garçons des noms d'arbre...) et je n'ai pas beaucoup aimé la construction (les scènes qui ouvrent chaque chapitre, chez le notaire, sont un peu artificielles)
Je l'ai lu dans le cadre du PRIX ELLE.

MIOR




jeudi 10 octobre 2013

" Canada " de Richard Ford

aux éditions de l'Olivier

                                            

Un livre grave et troublant. 
"D'abord je vais raconter le hold-up que nos parents ont commis". 
Entrée en matière étonnante. Great Falls, 1960.
 Le narrateur a quinze ans au moment des faits , une soeur jumelle, envie d'apprendre à très bien jouer aux échecs et de s'occuper d'abeilles.
Pourtant, on ne peut pas dire qu'il évolue dans une famille normale et "normalement" heureuse, mais aux côtés d'un tandem parental mal assorti, entre une mère associale et solitaire, et un père qui n'a guère pour lui qu'un physique avenant et un optimisme à toute épreuve. 
Ancien de l'Air Force dont il a gardé une certaine nostalgie et un vieil uniforme, il vit de combines et d'expédients foireux ; jusqu'au jour où il aura pour se sortir d'un mauvais pas , cette idée folle : aller braquer une banque dans l'état voisin. 
Il projette d'embarquer son jeune fils , et c'est peut-être pour éviter cela que la mère sera de l'expédition.

Dans la première partie du livre, le narrateur nous raconte presque heure par heure les journées qui précèdent cette initiative désastreuse. Nous nous trouvons comme le jeune homme, pris dans la nasse , suspectant que quelque chose ne tourne pas rond, et pourtant réduit à l'impuissance. Les parents s'enferment dans leur chambre où ils ont d'étranges conciliabules. Les enfants (car ils ne sont pas vraiment encore des adolescents dans cette ville étriquée et ces années 60 ultra conformistes) s'ennuient terriblement et éprouvent une sorte de malaise , mais ils en ont l'habitude en quelque sorte . Même si le père fait parfois de grandes déclarations, personne ne s'occupe vraiment d'eux ni ne partage grand-chose avec eux. La gêne est palpable et le lecteur peut même éprouver une sorte de malaise à la lecture de ces pages.  Richard Ford est très fort ! 

...Aujourd'hui, je me souviens de cette soirée comme la meilleure, la plus spontanée que nous ayons eue cet été-là - et de tout temps. Un bref instant , j'ai cru que la vie pourrait  prendre une trajectoire plus fiable, plus régulière. Ils étaient heureux tous les deux , à l'aise ensemble. Mon père était reconnaissant envers ma mère pour sa prévenance à son égard. Il lui faisait compliment de ses vêtements , de sa beauté, de sa bonne humeur. On aurait dit qu'ils avaient redécouvert quelque chose qui avait été masqué, mal compris , oublié avec le temps , et qu'ils étaient de nouveau sous le charme l'un de l'autre . Ce qui est tout de même logique et légitime chez les gens mariés. Ils entrevoyaient à nouveau la personne dont ils étaient tombés amoureux et qui tissait la trame de leur vie. Pour certains , il est probable que cette vision ne pâlit jamais - il en va ainsi pour moi. Mais chez nos parents, chose curieuse, cette redécouverte qui dissipait la frustration, l'anxiété et les soucis comme autant de nuages, et qui les révélait sous leur meilleur jour, est survenue au moment précis où ils s'apprêtaient à mener notre famille à la ruine.

Vient le hold-up , pitoyable , suivi de l'arrestation , tellement prévisible, de ces deux Pieds Nickelés. 
Les enfants devraient être confiés aux services d'état , en fait , le garçon sera exfiltré avec l'aide d'une relation de sa mère vers le Canada , alors que la soeur choisira la fugue et l'indépendance , prélude d'une vie marginale .

Commence la deuxième partie du récit , très différente et tout aussi réussie à mes yeux.
Perdu dans une région peu aimable du Canada , sans grand chose à quoi se raccrocher , le jeune narrateur va essayer de se construire sur ce champ de ruines ; il sera à la recherche de figures parentales de substitution , lesquelles seront souvent troubles voire vénéneuses. Néanmoins , il réussira à se construire une vie d'adulte "normale" et cachera cette fêlure intime irrémédiable jusqu'à l'automne de sa vie où il entreprendra ce récit.

Mildred Remlinger m'avait conseillé d'ouvrir au maximum mon champ d'intérêts , pour ne pas me laisser monopoliser de manière malsaine par un seul, et avoir toujours de quoi me délester en cas de besoin. De leur côté, mes parents m'avaient tour à tour conseillé l'acceptation. (Souple, c'était le mot de ma mère ) Avec le temps , je serais en mesure de m'expliquer tout ça. Quelque part, d'une façon ou d'une autre. Peut-être auprès de ma soeur Berner, que j'étais sûr de revoir avant de mourir. D'ici là , je tâcherais de faire la part des choses parmi les bons conseils reçus : pratiquer la générosité, savoir durer, savoir accepter , se défausser, laisser le monde venir à soi - de tout ce bois, le feu d'une vie .

La langue est simple et forte, le style empreint d'une certaine lenteur, la construction est vivante bien que strictement linéaire . Richard Ford réussit à distiller le suspense alors même qu'il a mis les cartes sur la table dès la première phrase . 
Son récit d'initiation est un livre "d'homme" , âpre et granitique.
 Si le sujet de départ est pitoyablement triste, le récit parle évidemment de la solitude de tous, et de l'étrangeté de certaines trajectoires de vie.

  Ce livre a été mis en avant en cette rentrée littéraire par bien des critiques et libraires ; c'est effectivement un ouvrage de qualité, qui donne envie de lire d'autres opus de cet auteur . 

MIOR